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jeudi 8 septembre 2016

Incipit

    " Tout ce qui se dépose en nous, année après année, sans que l'on s'en aperçoive : des visages qu'on pensait oubliés, des sensations, des idées que l'on était sûr d'avoir fixées durablement, puis qui disparaissent, reviennent, disparaissent à nouveau, signe qu'au-delà de la conscience quelque chose vit en nous qui nous échappe mais nous transforme, tout ce qui bouge là, avance obscurément, année après année, souterrainement, jusqu'à remonter un jour et nous saisir d'effroi presque, parce qu'il devient évident que le temps a passé et qu'on ne sait pas s'il sera possible de vivre avec tous ces mots, toutes ces scènes vécues, éprouvées, qui finissent par vous charger comme on le dirait d'un navire. Peut-être est-ce cela que l'on nomme sagesse ... " 

Laurent Gaudé, Écoutez nos défaites, roman, Actes Sud, 2016.


mercredi 24 février 2016

G.



   L'oreille collée à l'écorce, il écoute l'arbre. Il n'a encore  jamais osé écouter un arbre mort. Dans sa tête, les arbres sont rangés en catégories très distinctes. Ceux qu'il aime et ceux qu'il n'aime pas (sans raison). Ceux auxquels il est trop facile de grimper. Ceux auxquels il a un peu peur de grimper. Ceux d'où l'on peut voir, tout en haut, et ceux d'où l'on ne voit rien. Il y a aussi des catégories plus compliquées. Les arbres sont vivants mais pas comme les animaux. Quelle différence? Un, l'arbre est plus accessible. Deux, l'arbre est plus mystérieux. Trois, l'arbre est fixe. Quatre, l'arbre peut le cacher. S'il entaille l'écorce d'un arbre, il ne pense pas que l'arbre éprouve de la douleur. Quand une grosse branche est élaguée, il n'y a ni le son ni l'odeur de la douleur. Néanmoins, quand il est collé à l'écorce d'un arbre, il sent que celui-ci est vivant contre sa peau, bien plus que s'il se fiait à son raisonnement logique. Quand il touche un animal, la volonté de ce dernier intervient. Il y a un arbre dans lequel il monte le plus haut possible, et qu'il embrasse. Toujours au même endroit.

John Berger, G., Éditions de l'Olivier, 2002, p57-58.

samedi 16 janvier 2016

La couleur du ciel et de la terre





        " Les derniers rayons du soleil envoyaient une lumière douce sur les grosses raquettes vertes des cactus qui bordaient un champ; dans le ciel où le bleu commençait à s'assombrir il y avait un unique petit nuage... ma pensée peut aller jusqu'à ce nuage ... « ici, lui avait écrit son mari pendant la guerre, nous avons des nuages gris pour la pluie et des nuages jaunes pour la mort »... Rania longeait un autre champ, respirait l'air qui venait de la mer en coups de vent... le vent est le compagnon des veuves... ses yeux s'attardaient sur le colza, son oncle avait voulu le colza, pour faire plaisir aux Français, c'était idiot, du colza en pays de palmiers et d'oliviers, pas idiot pour eux, la colonie doit produire pour la métropole disaient-ils, idiot quand même, elle gardait pourtant le colza, pour le bétail, parce qu'elle aimait la grande claque jaune de la floraison... "

Hédi Kaddour, Les Prépondérants, roman, Éditions Gallimard 2015.
p 17-18.

jeudi 19 novembre 2015

L' oasis



   À un moment, Ganthier avait pris un embranchement à leur droite, une route étroite qui avait soudain plongé en contrebas s'était transformée en piste à ornières et gros cailloux, ils étaient entrés dans un défilé rocheux, et soudain ç'avait été une fraîcheur  de verdure et d'ombre, de grands palmiers qui faisaient  monter le paysage, des bananiers, beaucoup d'herbe, un réseau  de rigoles, parfois un bassin avec des éclairs blancs à la surface de l'eau et sur les ailes des libellules, il y avait aussi des grenadiers  et des plantes basses, tomates, melons, du blé pauvre, quelques hommes au travail sur les rigoles, un homme descendant lentement d'un palmier après avoir coupé un régime de dattes d'un marron brillant et sans salissure, ils avaient salué l'homme, de loin : « Ne nous approchons pas, avait dit Ganthier, il se sentirait obligé de nous offrir ses dattes. » Neil s'était assis au bord d'un bassin, avait sorti son carnet, une boîte de couleurs, un pinceau ... Il avait regretté que Kathryn ne fût pas avec lui, c'était  dans des moments pareils  qu'il se sentait amoureux d'elle.
   Au bout d'un moment, il avait rejoint Ganthier en disant : « C'est rare une telle chose ! » Et Ganthier : « L'aquarelliste est un voleur ! » À l'écart, il y avait des maisons basses couleur de terre, ils avaient salué un autre homme qui travaillait en plein soleil, il pétrissait un mélange humide d'argile et de paille, et il en remplissait de petits cadres horizontaux en bois. « Des briques de terre séchée, avait dit Ganthier, c'est fragile, friable, il faut tout le temps les remplacer, ici on n'arrête jamais de faire et de refaire, comme il y a vingt siècles, il a appris le métier de son père, qui lui-même... on dit que ces gens sont paresseux mais ils travaillent tout le temps, s'ils arrêtent, ils crèvent, venez! » Ils étaient arrivés devant un bassin circulaire, en partie taillé dans la roche, la paroi du fond était surmontée d'une mosaïque, une scène de banquet, mais dont la partie centrale avait disparu. « Une source chaude, avait dit Ganthier, les Romains en avaient fait des thermes, et peut-être autre chose, à gauche il y a un phallus gravé sur un muret, c'est ce qui attire les touristes... » En sortant de l'oasis, ils avaient croisé un groupe d'Anglais qui s'extasiaient  sur le visage et les yeux des enfants qu'ils essayaient  de prendre en photo. Une gamine un peu plus âgée avait forcé les autres à rentrer dans une de ces maisons et s'était retournée au dernier moment en crachant en direction des touristes.

Hédi Kaddour, Les Prépondérants, roman, Éditions Gallimard 2015, chapitre 36 : Un vrai rusé, pages 349-350.



mercredi 11 novembre 2015

lecture des Prépondérants de Hédi Kaddour...


   Les derniers rayons de soleil envoyaient une lumière douce sur les grosses raquettes vertes des cactus qui bordaient un champ; dans le ciel où le bleu commençait à s'assombrir il y avait un unique petit nuage... ma pensée peut aller jusqu'à ce nuage ... « ici, lui avait écrit son mari pendant la guerre, nous avons des nuages gris pour la pluie et des nuages jaunes pour la mort »... Rania longeait un autre champ, respirait l'air qui venait de la mer en coups de vent... le vent est le compagnon des veuves... ses yeux s'attardaient sur le colza, son oncle avait voulu le colza, pour faire plaisir aux Français, c'était idiot, du colza en pays de palmiers et d'oliviers, pas idiot pour eux, la colonie doit produire pour la métropole disaient-ils, idiot quand même, elle gardait pourtant le colza, pour le bétail, parce qu'elle aimait la grande claque jaune de la floraison, et parce qu'un Français qui venait chez son oncle lui avait un jour dit en lui montrant un champ qui fleurissait : « Ça commence ici et, semaine après semaine,le jaune va surgir en Italie, puis en France, en Allemagne, en Pologne, en Russie, jusqu'à l'Oural, le grand voyage du colza »... elle dépassait le champ, portait son regard au loin, vers une coupole blanche de marabout qui marquait la limite nord du domaine, elle longeait aussi des herbes folles... ahdâth al-yaoum mithla l'hachâ'ich... les événements du jour sont comme des herbes folles... ma vie n'a plus d'herbes folles... je vis dans deux prisons, la deuxième ce sont les parois de mon cœur, se faire des herbes folles au fond du cœur... je lui ai écrit une lettre et tout dans sa main, avec mes larmes... je n'ai pas envoyé cette lettre... je l'ai brûlée, j'étais comme cette feuille devant la flamme, se rétractant... il faut cacher... l'amour qui se montre est un péril.

Hédi Kaddour, Les Prépondérants, Éditions Gallimard 2015, pages 17 et 18.