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samedi 15 avril 2017
Impressions de saison
Beauté
Un jour, alors que personne ne s'y attend, une marée de beauté envahit l'espace. Des types bizarres, qu'on nomme vite « impressionnistes », se mettent à célébrer la nature, l'existence, les pins, les peupliers, les roses, les coquelicots, les pivoines, les nymphéas, les déjeuners sur l'herbe, les femmes respirables et sans voiles, les enfants. On les couvre d'injures, ils persistent. Et puis, ils disparaissent dans l'atmosphère, après avoir prouvé que les ombres ne sont pas noires mais bleues. La nature a rapidement révélé sa beauté. Il est stupéfiant qu'on l'oublie.
Philippe Solers, Beauté, Éditions Gallimard, 2017, p 155-6.
jeudi 3 novembre 2016
En marchant...
" Les buis luisaient, cirés de lumière. Les toiles d'araignées cédaient à mon passage, sceaux de virginité du chemin. Les enclos de pierre se succédaient. Ils représentaient les travaux de ces jours où les hommes, marchant dans les forêts, n'étaient pas des usagers d'espaces arborés. Ces vestiges rehaussaient la solennité de l'ombre. Le chemin déboucha sur une perspective. Le Comtat se déployait, rayé d'asphalte. La rumeur des moteurs s'élevait. Dans mon dos : le lent aménagement des abris pastoraux. Devant moi : routes et voies zébrant la vallée où circulaient bêtes, hommes et marchandises. Dans le ravin, le monde d'hier. Vers le sud, le présent et déjà l'annonce des zones périurbaines avancées au pied du Ventoux. La conquête du territoire français par ce nouvel habitat avait été rapide. Quelques années suffirent à la chirurgie esthétique de la géographie. En 1945, le pays devait se relever. Redessiner la carte permettait de laver les hontes de 1940. La prospérité nouvelle assura le projet. L'État logea les enfants du baby-room. Les barres d'immeubles poussèrent à la périphérie des villes. Puis, il fallut étaler l'urbanisme, comme le disaient les aménageurs. Leur expression était logique puisque le béton est liquide. L'heure fut au désenclavement. La ville gagnait du terrain. Ce fut le temps des ZUP dans les années 1960, des ZAC une décennie plus tard. Les autoroutes tendirent leurs tentacules, les supermarchés apparurent. La campagne se hérissa de silos..."
Sylvain Tesson, Sur les chemins noirs, Éditions Gallimard, 2016, p 60-61.
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Sur les chemins noirs,
Sylvain Tesson
samedi 25 juin 2016
Bleu
Les yeux dessillés, le monde réel entrevu.
" Et puis il y a des jours où tout va bien au milieu de cette vallée de larmes : un pan de ciel bleu se dégage dans un trou. Le bleu était sous le gris, il suffisait d'y penser. C'est dessous, donc c'est toujours bleu; et ça gagne, ça se lève - si l'on écarte les rayures qui fabriquent devant nos yeux ce réseau aussi contraignant que des barreaux. C'est comme si on avait passé sa vie sous une combinaison d'apiculteur avec un masque en grillage devant les yeux; on voyait tout en gris et brutalement : plein soleil, ah il fait beau. "
Olivier Cadot, Histoire de la littérature récente, Tome I, P.O.L. éditeur, 2016, p 106.
mardi 10 mai 2016
Le temps
Le temps
Sollers
Mouvement
Écriture contrapuntique
Jean-Sébastien Bach
le temps de la démesure.
« Hier, c'était il y a mille ans, avant-hier deux mille ans, une semaine sept mille ans, une année douze mille ans. C'est très clair, et je me souviens à merveille de ce que je faisais il y a vingt-quatre ou quarante-huit mille ans. Était-ce bien moi ? Aucun doute. Ou lui ? C'est pareil. « Pour toi le silence est louange.» Le temps est une louange continuelle, ce qui entraîne un violent désir de musique:
« Éveille-toi, harpe, cithare,
que j'éveille l'aurore ! »
Philippe Sollers, Mouvement, roman,Éditions Gallimard, 2016, p 14.
jeudi 18 février 2016
Leçon de lecture
« J'aimais beaucoup lire. Ou faire semblant de lire. À la différence du théâtre ou du cinéma qui vous imposent leur rythme, il y a un style de lecture très proche de la rêverie. N'allez pas croire qu'il s'agisse de paresse. C'est à peu près l'opposé. Au lieu de lire bêtement (mécaniquement *), à la suite, le livre qui vous est proposé, vous vous arrêtez, au contraire, à chaque ligne pour ajouter au texte quelque chose de votre cru. Pour enrichir l'extérieur d'un peu d'apport intérieur. Pour y mêler vos sentiments et votre propre expérience. Pour vous approprier l'œuvre étrangère qui vous est proposée. »
Jean D'Ormesson, Je dirai malgré tout que cette vie fut belle, Éditions Gallimard, 2016, p 121-122.
* ajout personnel de lecture.
mercredi 3 février 2016
Mémoire vive
« C'est une chose étrange à la fin que le monde
« Un jour je m'en irai sans en avoir tout dit
« Ces moments de bonheur ces matins d'incendie
« La nuit immense et noire aux déchirures blondes
« Il y aura toujours un couple frémissant
« Pour qui ce matin-là sera l'aube première
« Il y aura toujours l'eau le vent la lumière
« Rien ne passe après tout si ce n'est le passant
« Je dirai malgré tout que cette fut telle
« Qu'à qui voudra m'entendre à qui je parle ici
« N'ayant plus sur la lèvre un seul mot que merci
« Je dirai malgré tout que cette vie fut belle »
C'est ce dernier vers de Louis Aragon que Monsieur d'O reprend pour en faire le titre de son -comment dire ? - livre de souvenirs, autofiction biographique, histoire d'une vie, procès, aventures, histoire littéraire, romance ..? Un monde, une époque, entre hauts et bas.
Jean D'Ormesson, Je dirai malgré tout que la vie fut belle,
Éditions Gallimard, 2016.
jeudi 21 janvier 2016
Sous les nuages
- Il est vrai qu'on aura peu vu le soleil tous ces jours,
espérer sous tant de nuages est moins facile,
le socle des montagnes fume de trop de brouillard...
(Il faut pourtant que nous n'ayons guère de force
pour lâcher prise faute de peu de soleil
et ne pouvoir porter sur les épaules, quelques heures,
un fagot de nuages...
Il faut que nous soyons restés bien naïfs
pour nous croire sauvé par le bleu du ciel
ou châtiés par l'orage et par la nuit.)
Philippe Jaccottet, Pensées sous les nuages, Éditions Gallimard, 1983, p 19-20.
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