jeudi 6 octobre 2011

la rentrée (2)

 (...)

     Elle était appréciée de ses élèves et le savait, toujours à leur écoute, disponible, sensible aux problèmes de chacun, des meilleurs comme des moins bons. Elle s'était forgé une réputation de prof gentille, accessible, qui trouve une solution aux multiples petits ennuis et qui n'hésitait pas à intercéder auprès des autorités. Les élèves venaient d'ailleurs s'ouvrir spontanément à elle, lui confiaient leurs soucis et lui demandaient d'intervenir en leur faveur. Elle ne refusait jamais. Je vais voir ce que je peux pour toi. Tu ne sais dire non lui disait-on souvent et ceci devait être entendu comme une mise en garde à peine voilée sinon un reproche.

     Une nouvelle année débutait. Pour la seconde fois, elle allait travailler avec des grands, des jeunes qui la passionnaient, dont elle se sentait encore proche, mais qu'elle regardait vivre avec curiosité, agir, s'éveiller avec une attention sans égal comme si déjà un monde la séparait d'eux. Cela l'obligeait à un dur travail mais elle l'affrontait sans crainte et en assumait toutes les péripéties avec zèle et minutie. Elle préparait avec un soin de chartiste ses cours, passait de longues heures en bibliothèque, accumulant tant de documents et d'annotations qu'elle devait consacrer de longs moments, revenue chez elle, à démêler toute cette moisson afin d'y mettre un ordre rigoureux. Cette pratique l'amena à s'intéresser sans en avoir l'air à son sujet de thèse consacrée au XVIIIè siècle et qu'au gré des programmes elle finit par croiser en chemin.

     Elle s'est assise à ce qu'elle nommait un peu pompeusement son bureau, à savoir un large et solide plateau de bois placé sur deux tréteaux, disposé perpendiculairement au mur et sur lequel trônait une grosse lampe - le seul luxe qu'elle s'était accordé - ainsi qu'une reproduction presque grandeur nature de l'Arlequin de Picasso, punaisé sans façon sur le mur près de la fenêtre donnant sur le jardin.

     Elle a compté les copies. Il n'en manquait aucune.  Elle les a classé par ordre alphabétique, s'arrêtant quelques instants sur l'une ou l'autre, attirée par un détail de la présentation, la particularité d'une écriture avec laquelle elle devrait se familiariser, la singularité d'un nom ou d'un patronyme, les épelant et tentant mentalement de localiser ceux et celles qu'ils désignaient sur le plan de la classe qu'elle ne manquait pas de dresser avec le nom des élèves là où ils s'étaient assis le premier jour, les priant de n'en pas changer, selon la méthode qu'elle avait, sur les conseils d'une de ses collègues, adopté et qui lui permettait de savoir à qui l'on avait affaire et de mettre rapidement un nom sur chacun de ces visages qui avaient la particularité de changer chaque année.

     Elle a corrigé plusieurs devoirs; les annotant soigneusement selon ses habitudes, se levant parfois pour vérifier telle ou telle affirmation dans un ouvrage ou un dictionnaire. La première dissertation de l'année n'était généralement pas une réussite. Les élèves n'avaient pas encore eu le temps de trouver le rythme, d'atteindre le niveau de réflexion et les connaissances nécessaires ainsi que d'avoir jaugé ce qu'elle attendait d'eux. Le sujet donné était et devait servir de test. Si bien que sa tâche était un peu décevante par manque d'originalité et de variété des copies.

     Vers cinq heures, elle s'est offert une petite pause, s'est levée de sa table. Elle est allée préparer de l'eau pour le thé, tradition  héritée de sa mère et qu'elle observait le plus régulièrement possible chaque après-midi. En attendant que l'eau chauffe et d'y jeter la poudre, elle est revenue dans la pièce, s'est emparée de la copie suivante, sans retourner à sa table, histoire d'en prendre un premier aperçu et de ne pas perdre le cours de ses réflexions. Elle s'est approchée de la fenêtre, distraitement, attirée peut-être par le reste de lumière d'une fin de journée pluvieuse pour en faire une lecture rapide. Elle allumera la lampe quand elle aura pris son thé préférant faire durer encore un peu la pénombre pour préserver la quiétude de l'appartement.

     Dès la première phrase, elle a été surprise par l'angle d'attaque. Elle l'a relue, accrochée, saisie. Comme pénétrant dans un autre monde, différent de ce qu'elle avait laborieusement déchiffré jusqu'ici. Elle n'avait encore - ni aujourd'hui ni l'an dernier - non, elle n'avait encore jamais eu une copie semblable entre les mains. Elle se glissait dans le texte à moins que ce ne soit le texte qui la tire, l'entraîne. Elle lisait. Sans relever une faute, une mauvaise tournure, une ineptie, une inexactitude. Comme si tout esprit critique l'avait soudainement abandonné. Elle lisait, captivée, curieuse de la suite, ligne après ligne, guettant - espérant, peut-être - l'aspérité qui ferait s'écrouler l'édifice qui se construisait devant elle, pur, lumineux, craignant la chute. Elle était toute attention, entièrement absorbée par ce devoir, négligeant les soupirs, dans la cuisine, de la théière qui désespérément s'époumonait et risquait à tout moment de se décoiffer sous l'afflux de vapeur bouillante...

        

jeudi 15 septembre 2011

Ginkgo biloba

Le Ginkgo biloba a tout son temps devant lui.


Sans se faire de bile

il mise sur avril

pour déplier ses feuilles.


Il a tout le temps devant lui

ayant traversé contre vents et marées

les temps primaires

du Permien au Cambrien.


Qui veut aller loin

va piano dit le sage

et le Ginkgo biloba

a tout le temps devant lui.

jeudi 1 septembre 2011

La rentrée




     Elle venait de sortir de sa serviette son premier paquet de copies de l'année et l'avait étalé sur la table. Elle allait y consacrer l'après-midi. Et en poursuivre la correction pendant la soirée si elle n'était dérangée ou si elle en avait l'envie. Elle n'avait pas d'autre projet, ni d'  aller au cinéma, les programmes de la semaine ne lui avaient rien dit, ni de flâner dans les rues ou dans les magasins. On annonçait de la pluie pour le week-end. Et  d'ailleurs, la pluie était déjà là, mouillant les vitres. Il pleuvait décidément ici autant qu'à Paris sans compter les jours de brouillard. En jetant un coup d'oeil sur le jardin, en contre-bas, elle découvrit la cime brillante de l'ailante envahissante, un peu de lumière surgie entre deux nuages et qui se réfléchissait sur les larges feuilles mouillées, les rendant luisantes et métalliques. Mais cette grisaille ne la contrariait pas. Elle se sentait bien. Heureuse, pensa-t-elle, en laissant retomber le rideau et se dirigeant vers sa table. Heureuse de retrouver des devoirs et, à travers eux, de découvrir ses nouveaux élèves. Heureuse aussi d'être chez elle, d'avoir un appartement qu'elle jugeait confortable, un petit chez soi qu'avec sa mère, venue à la rescousse, elles avaient toutes deux déniché et agencé dès son arrivée ici, en plein centre ville, un quartier devenu piétonnier et tranquille, à deux pas du lycée. Heureuse, enfin, d'exercer son métier d'enseignante, quatre années déjà... Contrairement à ce qu'elle entendait raconter autour d'elle et qui s'étalait comme à plaisir dans les journaux, il ne lui pesait pas, bien au contraire. Elle conservait intact l'enthousiasme de sa première année, l'année des découvertes, quand elle fut nommée dans un collège d'une ville qu'elle ne connaissait pas, à l'autre bout du pays. Elle n'avait, au sortir du concours, exprimé aucun choix, sollicité aucune faveur malgré les offres discrètes qu'on lui avait fait sinon avoir déclaré être disponible pour toute destination. Elle s'y était immédiatement trouvé à l'aise. Elle avait sans aucun doute eu de la chance: pas de problèmes de discipline, malgré sa jeunesse et son inexpérience. D'instinct, peut-être, et sans trop se poser de questions, elle avait trouvé la bonne manière. Tout métier ne devient difficile que si l'on y réfléchit trop, que l'on hésite dans ses choix. Elle abordait ses élèves avec le sourire, leur prêtant une oreille attentive. Elle savait où diriger ses pas et portait en elle une telle ardeur, une telle fraîcheur, une gaieté aussi qui faisait plaisir à voir et qui charmait ses élèves. Elle y ajoutait une telle passion que toute son existence sinon son être lui-même semblait se ramasser, se concentrer dans l'exercice exclusif de ce qu'il fallait bien appeler un sacerdoce qu'elle découvrait à mesure, adaptait et amplifiait et auquel elle était depuis toujours déterminée à se consacrer. Ce qu'elle était bien prête de considérer comme une vocation lui avait fait refuser une bourse qu'un de ses professeurs de Faculté lui avait proposé après sa brillante année  d'agrégation pour commencer une Thèse. Celui-ci n'avait réussi cependant après plusieurs rencontres infructueuses qu'à lui faire accepter un sujet auquel elle n'avait depuis consacré que quelques molles après-midi  qu'elle s'était accordées dans la pourtant riche bibliothèque de la ville où elle venait d'arriver. Lorsque l'année passée, elle reçu son affectation au Lycée Stendhal, elle prit cela pour une promotion et redoubla de ferveur d'autant que sa toute neuve agrégation lui ouvrait les prestigieuses classes préparatoires. Mais elle avait tenu lors de sa visite de courtoisie chez le Proviseur à vouloir conserver aussi la charge d'une classe moins élitiste ce qui fut accepté avec empressement tant le cas d'une semblable demande était rare. 
(...)

mardi 30 août 2011

Carnet 27

24.08.2011

Un, deux, trois...
les voici une dizaine de papillons virevoltant.
Le buddléia pavoise.

Sur la grappe qui ne frémit pas
ils se posent d'une délicatesse infinie
temps de repos après l'émoi de l'atterrissage
sans que les fleurs penchent

Et les trompes fébrilement déployées
au fond des corolles s'activent
puisent leur plaisir
frémissantes turgescentes
aspirant le suc

Les antennes hypnotiques
les yeux fixes
un battement d'ailes pour s'éventer

Et voici qu'ils repartent
déploiement silencieux de velours
reprenant leur envol
aussi imprévisible que leur arrivée
un décollage inattendu et insouciant
provende faite

Légers comme plumes au vent
météores silencieux
ballet sans chorégraphe
rien  que des valseurs crescendo
jouant dans l'ombre et la lumière
autour de l'arbre aux papillons
un soir d'été.

Les paons du jour.

jeudi 25 août 2011

Carnet 27

20.08.2011

Vents des quatre-saisons
vent de Hurlevent
vent des plaines et des steppes
sur les traces de Michel Strogoff

Vents de galerne et vents d'autan
vents d'ailleurs et ceux d'ici
vents de la rose
aux senteurs de foin

le girouette s'affole et se grise
et le coq ou la voile ou la plume
virent et grincent sur les toits

vents dans les grands arbres morts
se déchirant et partant en lambeaux
vents dans la voile
qui claque
et vogue la galère

le vent blessant
le vent ronflant

Je suis - dit le roseau - né un jour de grand vent.

Ah ! tous ces vents de par le monde
portant les voix et les chants d'espoir.

mardi 23 août 2011

Carnet 27

16.08.2011

Ils passent ils sévissent
prélevant dîme et prébendes
par les champs du ponant
par les champs du levant

les vents
les grands vents de l'Histoire

toujours insatisfaits
avides et cupides
assoiffés de la manne terrestre
asséchant la pierre et le limon

les vents
les grands vents dominants du monde

samedi 20 août 2011

Carnet 27

16.08.2011

Et sous les vents plient

menu fretin pas bien malin

herbes et paille confondues

hommes femmes et enfants

Sous les vents jamais ne se relèveront

fétus jeux du hasard
les dès jetés

les destins brisés de tout un chacun

mercredi 17 août 2011

Carnet 27

16.08.2011

Ils passent et sévissent
prélevant dîme et prébendes
par les champs du ponant
par les champs du levant

les vents

les grands vents de l'Histoire


toujours insatisfaits
avides et d'or et d'argent
cupides de la manne terrestre
les vents dominants du Monde


lundi 8 août 2011

Carnet 27

29.06.2011

Vivre sa vie telle une saison

Chaque jour sans rime ni raison

La main à la rame filant sa peine

Allant l'amble et le vent

Tissant le jour ce que la nuit défait

mercredi 3 août 2011

Carnet 27

15.07.2011

Venus de tous les horizons
   
     les nuages à grains

          toutes voiles dehors

               Immense et sombre armada de par le ciel


Lourds vaisseaux

     en lignes parallèles

          barrant le ciel

               le nez au vent

                    ventres à ventres


Sans tambour ni trompette

     en silence et sans fin

          paradent tout le jour.