27.11.2011
Peuplier au bord de l'eau
Un murmure qu'au passage je perçois
venu je ne sais d'où
comme porté par le vent
un mouvement dans ces feuilles
et qui les rend soudain bavardes.
Un murmure qui se glisse et poudroie
amulettes offertes au bord du chemin
s'allumant s'éteignant
comme autant de soleils en clins d'oeil
paroles miroitantes jetant un dernier cri
et que je puis traduire.
Suspendant ma marche intrigué
je contemple cette brassée de feuilles
en leur déclin
et je comprends alors
que par leur babillage
elles saluent en cet instant
mon ultime passage en ce lieu.
dimanche 11 décembre 2011
lundi 28 novembre 2011
carnet 27
21.11.2011
L'arbre
Voici venir le temps quand l'arbre se dessine ...
Hier encore
quelques feuilles dolentes
sans plus de sève ni de besoin
dans le vent mollement tournoyant
cachaient sa charpente
Et ce matin nu entièrement nu
il se dresse ses nouvelles ramures enfin comptant
et dans le ciel s'élance et pose
son corps offert aux rayons d'un soleil de novembre
Et tout l'hiver il s'offrira ainsi tel le discobole
noueux nerveux tendu
tous muscles saillants sous sa peau d'ébène
heureux et fier de sa stature
Voici venu le temps quand l'arbre se dépouille
jeudi 17 novembre 2011
Carnet 27
14.11.2011
Elle rentre le soir par les routes et les chemins sans feu ni flamme été comme hiver sa journée terminée de fil en aiguille de fermes en fermes une botte de foin ou un ballot de paille tant bien que mal arrimés à l'arrière une betterave en saison dans le cageot devant pour les lapins une bouteille de lait encore tiède dans son sac trois oeufs frais dans un papier journal son repas du soir au guidon et je la vois en roue libre arrivant comme si c'était hier sautant comme à vingt ans de sa machine cette ombre qui se glisse silencieusement ce soir dans mon propos d'aujourd'hui... M, la couturière.
samedi 12 novembre 2011
carnet 27
07.11.2011
Pois. Purée de poix. C'est pas de la pluie. C'est de la poisse qui tombe. Un friselis sans un parfum de rossolis. C'est collant. C'est puant. Ça colle et il faut vivre tout le jour là-dedans. Rester coi. Quoi ? Rester couard. Rester sourd... Facile, il n'y a pas de boucan. Ça tombe bien. Pas un souffle. Pas un nuage en déménage. Pas un pet de chien. Pas une nonne. Pas un passant. Personne dans la rue. Pas de pétarade. Pas de grenade qui sursaute. La marmelade. La panade. Le silence et l'ennui... La nuit tombera de toute manière. Sans un faux-pli. Sans prévenir. Dans le droit fil de la journée. Parce que tout le jour c'était déjà le soir. On ferme. On éteint les lumières. On baisse le rideau. On se tire. Un soupir.
" Nous ne sommes plus un siècle de paradis ", écrivait Henri Michaux, il y a quelque temps...
mardi 8 novembre 2011
la rentrée (5)
Quand elle a terminé sa distribution, elle a constaté d'un rapide coup d'oeil que Brion, contrairement à tous ses camarades, avait fait disparaître immédiatement sa copie. Il avait ouvert ses notes devant lui et, indifférent à l'agitation autour de lui, semblait absorbé dans leur lecture tandis que chacun discutait, comparait, argumentait à voix basse ou qui se voulait être basse, avec son voisin ou sa voisine... Des questions ont commencé à fuser. Nous verront tout cela mercredi. Je préfère que vous réfléchissiez et repensiez au sujet calmement entre temps. Nous ferons la synthèse de vos remarques et je vous donnerais le canevas de ce qu'il aurait fallu dégager. Nous allons ce matin poursuivre notre étude du siècle des Lumières. Je voudrais vous présenter l'Emile, livre de Jean-Jacques Rousseau sur l'éducation, en introduction au prochain thème de votre travail : l'enfant au XVIIIè siècle...
Le calme est revenu. De temps à autre, son regard croise celui de Brion. Un visage lisse qui ne laisse transparaître aucune émotion, aucun sentiment, aucune expression particulière, seule, peut-être, une attention polie. Quand il lève la tête de ses notes, elle découvre comme une sorte d'aura qui émane de sa personne. Peut-être dûe, pense-t-elle, à la fraîcheur de son teint, la blondeur de ses cheveux. Elle ne savait au juste et n'avait pas loisir de creuser la question. Elle a été frappée par ses sourcils qu'il avait rares et presque décolorés - peut-être par le soleil de l'été - ce qui accentuait la douceur des traits de son visage. Elle a ressenti soudain en elle comme la naissance d'un malaise... Elle a saisi ses notes, elle s'est levée du bureau et, tout en poursuivant son exposé, elle a traversé la salle, passé entre les rangées de tables comme si elle avait voulu porter au plus près de chacun son message, redoublant de persuasion, espérant ainsi se dégager de l'emprise du visage de Brion qui ne cessait de l'interroger, de s'en distraire, de s'en éloigner, pour l'oublier un peu. Elle était maintenant tout au fond de la salle. Elle avait devant elle tous ces jeunes de dos, penchés sur leur table, appliqués ou peu s'en fallait à saisir son discours dans son intégralité. Et parmi toutes ces têtes dociles et attentives, il y en avait une sur laquelle son regard s'est arrêté, malgré elle, une nuque blonde et hâlée...
A une question de l'un d'eux, tous se sont arrêtés d'écrire et se sont tournés vers elle pour quêter la réponse. Cela a produit une sorte de remue-ménage qui l'a surprise et est venu la frapper de plein fouet telle une vague que l'on n'a pas vu venir. Elle a presque eut honte d'en être la cause et s'est sentie subitement ridicule d'être là, plantée au fond de la classe, ne leur faisant plus face. Une erreur pédagogique évidente. Qu'allaient-ils penser de son attitude ? Elle a regagné le bureau à petits pas et a fait courageusement face à son auditoire pour commenter et répondre.
La matinée était belle et douce. Une journée d'un été qui se prolonge et qui pouvait faire rêver aux vacances. On avait ouvert une fenêtre et on entendait, venant des classes voisines, d'autres voix, plus ou moins persuavives, plus ou moins graves ou aigües, plus ou moins fortes, l'une d'elle qui se transformait soudain en un éclat qui résonnait un court instant à travers l'espace vide de la cour... Elle a regardé sa montre discrètement comme prise d'une sorte de lassitude. Elle aurait aimé à ce moment entendre la sonnerie marquant la fin du cours. Elle avait encore dix minutes pour conclure.
Elle a jeté un bref regard sur un Brion indifférent - c'est le mot qui lui est venu à l'esprit - et qui semblait rêvasser, regardant en direction de la fenêtre ouverte alors que tous les autres s'appliquaient à ne manquer un seul mot de ce qu'elle racontait. A quoi pensait-il ? Suivait-il l'exposé. Elle s'est demandé à la fin si son discours l'intéressait. Et voici qu'il la dévisage à son tour. Elle a détourné la tête mais est revenue aussitôt sur lui. Il n'a pas bronché. Ce qui fait qu'elle a détourné encore une fois son propre regard. Le manège se poursuivit et elle constate chaque fois qu'il ne change pas de position. Elle a fini par lui faire remarquer avec étonnement qu'il ne prenait pas de notes. Il n'a rien répondu. Il a continué un instant de soutenir son regard... Une tête à claques s'est-elle dit retrouvant à l'occasion une expression favorite de sa mère. Peut-être se rend-t-il compte de l'impertinence de son insistance, car après un bref moment, il détourne les yeux et se penche sur sa feuille et se met à griffonner quelque chose. Il me juge a-t-elle immédiatement compris. Aurais-je peur du jugement de mes élèves ? En quoi cela avait-il de l'importance ? Tous les élèves jugent leurs profs. Et cela ne l'avait jamais atteinte quand on lui avait rapporté ou entendu elle-même ces racontars. Pourquoi aujourd'hui prêterait-elle de l'importance à ces discours ? Peut-être lui en voulait-il de n'avoir fait aucun commentaire en lui donnant sa copie ? Ne l'avait-elle pas ce faisant blessé ? Ce garçon ne pouvait qu'être conscient de sa valeur. Bien que ne semblant ni fier et arrogant, on lui avait tant de fois soufflé de compliments dans les oreilles... Peut-être portait-il sa fierté à l'intérieur, bien à l'abri, bien au chaud. Ce sont ces fiertés-là qui sont les plus vulnérables. L'amour-propre est fragile. Au creux de l'intime. On peut toujours se dire qu'il est conscient de sa supériorité sans en rien faire paraître. Mais elle est là et a besoin qu'on les autres la cultive. La sonnerie la fait presque sursauter et interrompre sa double réflexion. Elle a terminé sa phrase abruptement,l'infléchissant aussitôt d'un ton conclusif. Elle a ramassé ses documents aussi vite que possible et raisonnable. Il lui fallait prendre l'air le plus rapidement possible. Elle a eut le temps d'entendre venant du fond de la salle un " Elle est bien pressée aujourd'hui !" que déjà elle franchissait le seuil de la salle. C'était la rentrée...
Le calme est revenu. De temps à autre, son regard croise celui de Brion. Un visage lisse qui ne laisse transparaître aucune émotion, aucun sentiment, aucune expression particulière, seule, peut-être, une attention polie. Quand il lève la tête de ses notes, elle découvre comme une sorte d'aura qui émane de sa personne. Peut-être dûe, pense-t-elle, à la fraîcheur de son teint, la blondeur de ses cheveux. Elle ne savait au juste et n'avait pas loisir de creuser la question. Elle a été frappée par ses sourcils qu'il avait rares et presque décolorés - peut-être par le soleil de l'été - ce qui accentuait la douceur des traits de son visage. Elle a ressenti soudain en elle comme la naissance d'un malaise... Elle a saisi ses notes, elle s'est levée du bureau et, tout en poursuivant son exposé, elle a traversé la salle, passé entre les rangées de tables comme si elle avait voulu porter au plus près de chacun son message, redoublant de persuasion, espérant ainsi se dégager de l'emprise du visage de Brion qui ne cessait de l'interroger, de s'en distraire, de s'en éloigner, pour l'oublier un peu. Elle était maintenant tout au fond de la salle. Elle avait devant elle tous ces jeunes de dos, penchés sur leur table, appliqués ou peu s'en fallait à saisir son discours dans son intégralité. Et parmi toutes ces têtes dociles et attentives, il y en avait une sur laquelle son regard s'est arrêté, malgré elle, une nuque blonde et hâlée...
A une question de l'un d'eux, tous se sont arrêtés d'écrire et se sont tournés vers elle pour quêter la réponse. Cela a produit une sorte de remue-ménage qui l'a surprise et est venu la frapper de plein fouet telle une vague que l'on n'a pas vu venir. Elle a presque eut honte d'en être la cause et s'est sentie subitement ridicule d'être là, plantée au fond de la classe, ne leur faisant plus face. Une erreur pédagogique évidente. Qu'allaient-ils penser de son attitude ? Elle a regagné le bureau à petits pas et a fait courageusement face à son auditoire pour commenter et répondre.
La matinée était belle et douce. Une journée d'un été qui se prolonge et qui pouvait faire rêver aux vacances. On avait ouvert une fenêtre et on entendait, venant des classes voisines, d'autres voix, plus ou moins persuavives, plus ou moins graves ou aigües, plus ou moins fortes, l'une d'elle qui se transformait soudain en un éclat qui résonnait un court instant à travers l'espace vide de la cour... Elle a regardé sa montre discrètement comme prise d'une sorte de lassitude. Elle aurait aimé à ce moment entendre la sonnerie marquant la fin du cours. Elle avait encore dix minutes pour conclure.
Elle a jeté un bref regard sur un Brion indifférent - c'est le mot qui lui est venu à l'esprit - et qui semblait rêvasser, regardant en direction de la fenêtre ouverte alors que tous les autres s'appliquaient à ne manquer un seul mot de ce qu'elle racontait. A quoi pensait-il ? Suivait-il l'exposé. Elle s'est demandé à la fin si son discours l'intéressait. Et voici qu'il la dévisage à son tour. Elle a détourné la tête mais est revenue aussitôt sur lui. Il n'a pas bronché. Ce qui fait qu'elle a détourné encore une fois son propre regard. Le manège se poursuivit et elle constate chaque fois qu'il ne change pas de position. Elle a fini par lui faire remarquer avec étonnement qu'il ne prenait pas de notes. Il n'a rien répondu. Il a continué un instant de soutenir son regard... Une tête à claques s'est-elle dit retrouvant à l'occasion une expression favorite de sa mère. Peut-être se rend-t-il compte de l'impertinence de son insistance, car après un bref moment, il détourne les yeux et se penche sur sa feuille et se met à griffonner quelque chose. Il me juge a-t-elle immédiatement compris. Aurais-je peur du jugement de mes élèves ? En quoi cela avait-il de l'importance ? Tous les élèves jugent leurs profs. Et cela ne l'avait jamais atteinte quand on lui avait rapporté ou entendu elle-même ces racontars. Pourquoi aujourd'hui prêterait-elle de l'importance à ces discours ? Peut-être lui en voulait-il de n'avoir fait aucun commentaire en lui donnant sa copie ? Ne l'avait-elle pas ce faisant blessé ? Ce garçon ne pouvait qu'être conscient de sa valeur. Bien que ne semblant ni fier et arrogant, on lui avait tant de fois soufflé de compliments dans les oreilles... Peut-être portait-il sa fierté à l'intérieur, bien à l'abri, bien au chaud. Ce sont ces fiertés-là qui sont les plus vulnérables. L'amour-propre est fragile. Au creux de l'intime. On peut toujours se dire qu'il est conscient de sa supériorité sans en rien faire paraître. Mais elle est là et a besoin qu'on les autres la cultive. La sonnerie la fait presque sursauter et interrompre sa double réflexion. Elle a terminé sa phrase abruptement,l'infléchissant aussitôt d'un ton conclusif. Elle a ramassé ses documents aussi vite que possible et raisonnable. Il lui fallait prendre l'air le plus rapidement possible. Elle a eut le temps d'entendre venant du fond de la salle un " Elle est bien pressée aujourd'hui !" que déjà elle franchissait le seuil de la salle. C'était la rentrée...
samedi 5 novembre 2011
la rentrée (4) (suite)
Elle a alors distribué les copies, selon l'ordre alphabétique comme elle les avait classé. Occasion pour elle de mettre un visage sur chaque nom. Sans annoncer les notes, quelques remarques seulement, pour l'un ou pour l'autre.
Elle n'avait pas rendu quatre devoirs qu'une voix a désiré qu'elle précise chaque fois la note obtenue, souhait immédiatement soutenu par l'ensemble du groupe. Elle avait tout bonnement oublié l'esprit de compétition qui anime fondamentalement les classes préparatoires. Elle a alors demandé à ceux qui disposait déjà de la leur de l'énoncer puis elle a poursuivi la distribution, allant d'une table à l'autre, les mains se levant l'une après l'autre, en mesure...
La note de Brion, un seize - elle aurait pu aussi bien mettre un dix-huit - fut accueillie par un murmure d'admiration et, crut-elle discerner, de satisfaction générale. Il était donc connu et sa réputation n'était plus à faire. Brion tendit la main, la regarda à peine (elle n'eut pas même le temps d'esquisser un sourire), remercia tout simplement et replongea dans ses pensées. Elle a tout juste noté au passage son visage impassible, pas même éclairé d'une lueur de fierté dans les yeux... Elle en a été un peu déçue mais lorsqu'elle repensa au geste banal avec lequel il avait saisi sa copie, elle se consola en pensant qu'elle n'avait rien à attendre de chacun, qu'elle ne faisait que son travail et que toute démonstration particulière vis-à-vis d'un élève serait inopportune et ne pouvait que flatter son propre ego. Elle n'avait en aucun cas à quêter une quelconque reconnaissance de l'un ou l'autre d'entre eux. Conserver une neutralité, certes de bon aloi, mais rester libre. Tout autre manifestation aurait été hors de ses fonctions et de ses compétences.
Elle ne s'est pas attardé. Elle est passée rapidement à la copie suivante sans marquer la moindre pause,suspension qui si elle avait duré trop longtemps aurait pu être notée comme un signe distinctif pour cet élève, attitude dans laquelle elle était de toujours résolue à ne pas tomber. Elle abhorrait tout favoritisme. Elle serait plutôt tentée, le cas échéant, de le reprendre avec plus de sévérité que n'importe quel autre élève et c'était bien cette philosophie qui lui avait fait préférer mettre un seize à sa copie plutôt que le dix-huit, jugé au final, trop enthousiaste.
Quand elle a terminé sa distribution...
jeudi 3 novembre 2011
la rentrée (4)
Le lundi, à son premier cours de la semaine, elle a rendu les copies. Un sujet pour ce tout premier devoir relativement facile, vaste, mais que l'on pouvait envisager selon diverses manières. L'idée de la nature au temps des Lumières. Tout repose sur la pertinence des exemples choisis. Le sujet, c'est, bien évidemment, la nature. Il faut s'interroger sur ce que l'on entend par là. En définissant le mot puis le concept, il faut vous situer. La nature, pour nous, aujourd'hui, ce n'est pas la nature du XVIIIème siècle ! Les sensibilités ne sont pas les mêmes. S'interroger sur l'irruption de la nature dans les intérieurs, dans les salons, les lieux où l'on pense, et pas seulement à la Cour mais aussi dans la bourgeoisie. Les jardins, la peinture, les scènes champêtres... On va à la campagne; on joue à la fermière, au berger. On découvre le monde paysan, ces êtres que La Bruyère décrivait hier encore comme " des animaux farouches, des mâles et des femelles, répandus par la campagne, noirs, livides et tout brûlés de soleil " comme l'un d'entre vous le rappelle opportunément . Cela suppose un certain nombre de connaissances. Documentez-vous en bibliothèque. Il vous faut acquérir une certaine culture. Soyez curieux. Lisez ! C'est surtout à ce niveau que cela pèche dans vos devoirs mis à part les problèmes de langue, de style, propres à chacun d'entre vous à quelques exceptions près. Vous lirez attentivement les annotations que j'ai porté sur vos copies. Nous consacrerons une heure mercredi à vos questions et à établir un plan détaillé d'un devoir type. Nous mettrons en commun les matériaux que chacun avez apportés et tenterons de les organiser.
Elle a alors distribué les copies...
Elle a alors distribué les copies...
dimanche 16 octobre 2011
la rentrée (3)
De qui était ce devoir ? Retournant à la page de garde, elle a lu le nom qu'elle avait tout d'abord négligé selon son habitude. Charles-Etienne Brion. Tout uniment calligraphié, sans fioritures. Un prénom à rallonge comme aurait dit sa mère. Dans l'immédiat, elle ne se souvenait pas du visage de cet élève. Elle a consulté son plan de classe pour se remémorer la place qu'il occupait. Là. Elle le voyait maintenant. Le jour de la rentrée, c'était lui qu'elle avait remarqué le premier, non seulement de par la place qu'il occupait, au centre de la salle, et qu'assis il dépassait d'une tête tous ses camarades mais aussi par le regard singulier qu'il affichait, plein d'audace tempérée à la fois par une sorte de timidité, de réserve, que l'on aurait pu interpréter comme une absence, regardant sans voir, les yeux fixés sur vous mais perdus dans le vague... Elle avait aussitôt oublié son visage, détournant son regard, et ne lui avait pas donné immédiatement un nom au moment de l'appel. Tous, garçons et filles, la dévisageaient. Elle ne pouvait s'offrir un moment de distraction. C'était le premier contact qui compterait tant pour eux, le moment unique où ils allaient la juger, la cataloguer irrévocablement rien qu'à la manière dont elle se présenterait et avec qui ils allaient devoir vivre, établir peut-être quelques liens privilégiés, voire subir toute une année la présence. C'était cela qu'ils attendaient et ils la guettaient. Elle ne devait pas rater son entrée en se déconcentrant sur l'un d'entre eux...
Toute cette réflexion s'était déroulée très vite qu'elle avait déjà gagné le bureau, posant sa serviette, sortant ses documents pour travailler immédiatement. Tous étaient prêts à recevoir ses premières mots, des paroles décisives, des paroles peut-être capitales pour l'entrée en matière et, elle, sûre de son succès en tant que professeure principale et sur qui reposait la réussite ou non de l'année à venir, où toute chose allait tourner autour d'elle, elle avait jeté un regard englobant son auditoire, avait souri et leur avait tout simplement souhaité la bienvenue et une bonne année...
Elle n'avait jamais eu un texte de cette qualité entre les mains. Une écriture souple, d'une aisance quasi virtuose, d'expression originale, limpide, fluide. Les formules choisies, pesées, semble-t-il, justes, et les phrases si simplement construites... Et plus elle réfléchissait, et plus elle pensait que ce n'était pas possible ! Quel âge avait ce garçon ? Ses fiches consultées lui apprirent qu'il n'avait pas encore dix-sept ans. Face à la profession demandée des parents, il avait mentionné tout banalement, sans distinguer père et mère, profession médicale... Elle relut encore une fois la copie. Il fallait se rendre à l'évidence, elle tenait entre ses mains le travail d'un élève d'exception. Comment un tel devoir pourrait-il être le fruit du hasard ? Tant d'intelligence, de maturité, c'était confondant. Qui était ce gamin ? Son texte rédigé était comme une pierre jetée dans son jardin. Elle en était bouleversée comme désarçonnée.
Allait-elle lire ce devoir à toute la classe, le donner en exemple ? Par principe, elle n'aimait pas pousser en avant, mettre sur le podium qui que ce fut, les bons comme les mauvais. A quoi servent les exemples ? Elles croyait aux seules vertus du travail et peu aux phénomènes de foire. Si tel était le cas, certains dans la classe ne pouvaient qu'être au courant et ceux-là n'apprécieraient sans doute pas la confrontation qu'ils avaient dû vivre sinon souffrir en maintes occasions. Un élève comme ça - il faudra qu'elle se renseigne et consulte son livret scolaire - ne venait pas de se révéler à l'instant. Une telle réflexion, si mûre, très au-dessus du niveau général, ne s'improvise pas.
Distinguant sa copie, n'allait-elle pas, la mettant en avant, le flatter outre mesure surtout pour le premier devoir et n'encourager que sa facilité ? Peut-être, au pire, le blesser. Ces gens-là ne souffrent-ils pas du battage que l'on fait sur leur personne à moins, qu'au contraire ils n'attendent avec anxiété que les projecteurs de la renommée les effleurent encore une fois ? Elle-même, placée devant un tel phénomène, comment allait-elle trouver les arguments pour discuter avec lui, être à sa hauteur, ne pas le décevoir, lui apporter quelque chose de constructif ? En attendant, elle devait lire toutes les copies pour trouver quelques points à dire sur la sienne et comparer au canevas qu'elle élaborerait et leur donnerait. Sur la forme, il n'y avait rien à reprendre. Restait le fond. Les idées. L'argumentation. Il y avait celle de Brion, sans failles et qui tenait debout mais elle, elle devait découvrir et avancer d'autres idées, peut-être plus pertinentes, plus originales et auxquelles il n'avait pas pensé ou qu'il avait mis de côté sinon négligé... Mais n'était-ce pas un autre devoir qu'elle risquait de lui proposer, un autre regard et qui ne serait qu'une pâle copie du sien ?
Elle se souvînt du thé qu'elle avait oublié, de l'eau qu'elle avait mis à bouillir, en posant le devoir de Brion sur la table. Elle eut l'impression que l'heure en était passée depuis longtemps ce que le faible niveau de l'eau lui confirma en découvrant la bouilloire qui hoquetait lamentablement, le couvercle épuisé retombant lourdement de désespoir, comme pouffant, exténué... Ce soir-là, elle se contenta d'un verre de jus de fruit.
Elle se remit aussitôt à ses corrections se promettant de revenir à la copie Brion quand elle aurait une vue d'ensemble du travail de chacun et que le feu en elle serait retombé. Elle y verrait un peu plus clair et trouverait quelque chose à écrire dans l'emplacement réservé pour cela, en haut de la première page de la copie Brion.
Elle avait maintenant beaucoup de difficultés pour s'attacher à ce qu'elle lisait, dérivant à chaque idée nouvelle rencontrée et que Brion avait exploité avec bien plus de pertinence, buttant à chaque incorrections, revenant mentalement vers la copie phare, ne jaugeant ce qu'elle découvrait et qui était bien fade par rapport au travail qu'elle venait de distinguer. Et la question revenait : Qui était cet élève ? Une question qui ne la quittait plus. Elle ne se souvenait pas de l'avoir jamais croisé l'année dernière. Peut-être n'était-il pas élève au lycée et venait-il comme beaucoup de ses camarades des classes préparatoires d'un autre établissement ? Soudain l'idée lui vînt d'appeler sa copine Louise, la géographe et historienne, plus ancienne qu'elle au bahut et qui bien certainement la renseignera. C'était effectivement la bonne idée !
- C'est toi qui en a hérité cette année ? Bravo ! s'écria Louise immédiatement à l'énoncé du nom.
Elle lui apprit qu'elle le connaissait depuis la classe de première où elle l'avait eu comme élève.
- Un vrai plaisir de travailler avec un garçon comme ça. Et, de plus, tu as vu cette frimousse ! Et Louise riait au téléphone, disant cela. Ce qui n'était pas sans l'agacer un peu mais cela détendait un peu l'atmosphère, lui permettait de respirer, elle qui avait presque pris l'affaire au tragique.
- Tu ne savais pas que c'était le petit génie de la maison ? Tout le monde a voulu une année ou l'autre l'avoir dans sa classe. Il pourrait faire n'importe quoi, l'administration lui donnerait encore raison ! Il faut dire qu'il a rapporté gros. Pense donc, premier prix au Concours Général, deux années de suite.
- En quelles matières?
- En français et en philo.
- Ah! c'était lui, je ne me souvenais plus du nom du lauréat...
- Tu rêves, ma chère... C'est une grosse tête... Je te plains. Moi, je ne l'ai eu qu'en première heureusement; il m'épuisait de monotonie. La perfection m'écoeure à la longue... Oui, ses parents sont médecins. Très en vue en ville. Le père est chirurgien. C'est lui qui a opéré la femme du proviseur, l'an dernier. Alors, tu imagines...
C'était plutôt inattendu. Elle n'avait encore jamais rencontré un tel phénomène dans ses précédentes classes ni au cours de ses propres études. Elle devrait vivre avec. S'adapter. Sans craindre la nouveauté qui s'offrait à elle. Ce n'était pas son genre de dramatiser, encore moins de paniquer. Juste une peu d'inquiétude qu'elle tempérait avec l'espoir d'une expérience insolite et qu'elle voulait déjà captivante. Il lui faudra trouver le moyen de dialoguer. Elle trouvera ! Jouer l'ouverture. Les bêtes à concours ne l'effrayaient pas. Elle-même ne l'avait-elle pas été ? Elle n'aimait pas trop, c'est tout. Le paraître l'emporte tant sur l'être.
Toute cette réflexion s'était déroulée très vite qu'elle avait déjà gagné le bureau, posant sa serviette, sortant ses documents pour travailler immédiatement. Tous étaient prêts à recevoir ses premières mots, des paroles décisives, des paroles peut-être capitales pour l'entrée en matière et, elle, sûre de son succès en tant que professeure principale et sur qui reposait la réussite ou non de l'année à venir, où toute chose allait tourner autour d'elle, elle avait jeté un regard englobant son auditoire, avait souri et leur avait tout simplement souhaité la bienvenue et une bonne année...
Elle n'avait jamais eu un texte de cette qualité entre les mains. Une écriture souple, d'une aisance quasi virtuose, d'expression originale, limpide, fluide. Les formules choisies, pesées, semble-t-il, justes, et les phrases si simplement construites... Et plus elle réfléchissait, et plus elle pensait que ce n'était pas possible ! Quel âge avait ce garçon ? Ses fiches consultées lui apprirent qu'il n'avait pas encore dix-sept ans. Face à la profession demandée des parents, il avait mentionné tout banalement, sans distinguer père et mère, profession médicale... Elle relut encore une fois la copie. Il fallait se rendre à l'évidence, elle tenait entre ses mains le travail d'un élève d'exception. Comment un tel devoir pourrait-il être le fruit du hasard ? Tant d'intelligence, de maturité, c'était confondant. Qui était ce gamin ? Son texte rédigé était comme une pierre jetée dans son jardin. Elle en était bouleversée comme désarçonnée.
Allait-elle lire ce devoir à toute la classe, le donner en exemple ? Par principe, elle n'aimait pas pousser en avant, mettre sur le podium qui que ce fut, les bons comme les mauvais. A quoi servent les exemples ? Elles croyait aux seules vertus du travail et peu aux phénomènes de foire. Si tel était le cas, certains dans la classe ne pouvaient qu'être au courant et ceux-là n'apprécieraient sans doute pas la confrontation qu'ils avaient dû vivre sinon souffrir en maintes occasions. Un élève comme ça - il faudra qu'elle se renseigne et consulte son livret scolaire - ne venait pas de se révéler à l'instant. Une telle réflexion, si mûre, très au-dessus du niveau général, ne s'improvise pas.
Distinguant sa copie, n'allait-elle pas, la mettant en avant, le flatter outre mesure surtout pour le premier devoir et n'encourager que sa facilité ? Peut-être, au pire, le blesser. Ces gens-là ne souffrent-ils pas du battage que l'on fait sur leur personne à moins, qu'au contraire ils n'attendent avec anxiété que les projecteurs de la renommée les effleurent encore une fois ? Elle-même, placée devant un tel phénomène, comment allait-elle trouver les arguments pour discuter avec lui, être à sa hauteur, ne pas le décevoir, lui apporter quelque chose de constructif ? En attendant, elle devait lire toutes les copies pour trouver quelques points à dire sur la sienne et comparer au canevas qu'elle élaborerait et leur donnerait. Sur la forme, il n'y avait rien à reprendre. Restait le fond. Les idées. L'argumentation. Il y avait celle de Brion, sans failles et qui tenait debout mais elle, elle devait découvrir et avancer d'autres idées, peut-être plus pertinentes, plus originales et auxquelles il n'avait pas pensé ou qu'il avait mis de côté sinon négligé... Mais n'était-ce pas un autre devoir qu'elle risquait de lui proposer, un autre regard et qui ne serait qu'une pâle copie du sien ?
Elle se souvînt du thé qu'elle avait oublié, de l'eau qu'elle avait mis à bouillir, en posant le devoir de Brion sur la table. Elle eut l'impression que l'heure en était passée depuis longtemps ce que le faible niveau de l'eau lui confirma en découvrant la bouilloire qui hoquetait lamentablement, le couvercle épuisé retombant lourdement de désespoir, comme pouffant, exténué... Ce soir-là, elle se contenta d'un verre de jus de fruit.
Elle se remit aussitôt à ses corrections se promettant de revenir à la copie Brion quand elle aurait une vue d'ensemble du travail de chacun et que le feu en elle serait retombé. Elle y verrait un peu plus clair et trouverait quelque chose à écrire dans l'emplacement réservé pour cela, en haut de la première page de la copie Brion.
Elle avait maintenant beaucoup de difficultés pour s'attacher à ce qu'elle lisait, dérivant à chaque idée nouvelle rencontrée et que Brion avait exploité avec bien plus de pertinence, buttant à chaque incorrections, revenant mentalement vers la copie phare, ne jaugeant ce qu'elle découvrait et qui était bien fade par rapport au travail qu'elle venait de distinguer. Et la question revenait : Qui était cet élève ? Une question qui ne la quittait plus. Elle ne se souvenait pas de l'avoir jamais croisé l'année dernière. Peut-être n'était-il pas élève au lycée et venait-il comme beaucoup de ses camarades des classes préparatoires d'un autre établissement ? Soudain l'idée lui vînt d'appeler sa copine Louise, la géographe et historienne, plus ancienne qu'elle au bahut et qui bien certainement la renseignera. C'était effectivement la bonne idée !
- C'est toi qui en a hérité cette année ? Bravo ! s'écria Louise immédiatement à l'énoncé du nom.
Elle lui apprit qu'elle le connaissait depuis la classe de première où elle l'avait eu comme élève.
- Un vrai plaisir de travailler avec un garçon comme ça. Et, de plus, tu as vu cette frimousse ! Et Louise riait au téléphone, disant cela. Ce qui n'était pas sans l'agacer un peu mais cela détendait un peu l'atmosphère, lui permettait de respirer, elle qui avait presque pris l'affaire au tragique.
- Tu ne savais pas que c'était le petit génie de la maison ? Tout le monde a voulu une année ou l'autre l'avoir dans sa classe. Il pourrait faire n'importe quoi, l'administration lui donnerait encore raison ! Il faut dire qu'il a rapporté gros. Pense donc, premier prix au Concours Général, deux années de suite.
- En quelles matières?
- En français et en philo.
- Ah! c'était lui, je ne me souvenais plus du nom du lauréat...
- Tu rêves, ma chère... C'est une grosse tête... Je te plains. Moi, je ne l'ai eu qu'en première heureusement; il m'épuisait de monotonie. La perfection m'écoeure à la longue... Oui, ses parents sont médecins. Très en vue en ville. Le père est chirurgien. C'est lui qui a opéré la femme du proviseur, l'an dernier. Alors, tu imagines...
C'était plutôt inattendu. Elle n'avait encore jamais rencontré un tel phénomène dans ses précédentes classes ni au cours de ses propres études. Elle devrait vivre avec. S'adapter. Sans craindre la nouveauté qui s'offrait à elle. Ce n'était pas son genre de dramatiser, encore moins de paniquer. Juste une peu d'inquiétude qu'elle tempérait avec l'espoir d'une expérience insolite et qu'elle voulait déjà captivante. Il lui faudra trouver le moyen de dialoguer. Elle trouvera ! Jouer l'ouverture. Les bêtes à concours ne l'effrayaient pas. Elle-même ne l'avait-elle pas été ? Elle n'aimait pas trop, c'est tout. Le paraître l'emporte tant sur l'être.
jeudi 6 octobre 2011
la rentrée (2)
(...)
Elle était appréciée de ses élèves et le savait, toujours à leur écoute, disponible, sensible aux problèmes de chacun, des meilleurs comme des moins bons. Elle s'était forgé une réputation de prof gentille, accessible, qui trouve une solution aux multiples petits ennuis et qui n'hésitait pas à intercéder auprès des autorités. Les élèves venaient d'ailleurs s'ouvrir spontanément à elle, lui confiaient leurs soucis et lui demandaient d'intervenir en leur faveur. Elle ne refusait jamais. Je vais voir ce que je peux pour toi. Tu ne sais dire non lui disait-on souvent et ceci devait être entendu comme une mise en garde à peine voilée sinon un reproche.
Une nouvelle année débutait. Pour la seconde fois, elle allait travailler avec des grands, des jeunes qui la passionnaient, dont elle se sentait encore proche, mais qu'elle regardait vivre avec curiosité, agir, s'éveiller avec une attention sans égal comme si déjà un monde la séparait d'eux. Cela l'obligeait à un dur travail mais elle l'affrontait sans crainte et en assumait toutes les péripéties avec zèle et minutie. Elle préparait avec un soin de chartiste ses cours, passait de longues heures en bibliothèque, accumulant tant de documents et d'annotations qu'elle devait consacrer de longs moments, revenue chez elle, à démêler toute cette moisson afin d'y mettre un ordre rigoureux. Cette pratique l'amena à s'intéresser sans en avoir l'air à son sujet de thèse consacrée au XVIIIè siècle et qu'au gré des programmes elle finit par croiser en chemin.
Elle s'est assise à ce qu'elle nommait un peu pompeusement son bureau, à savoir un large et solide plateau de bois placé sur deux tréteaux, disposé perpendiculairement au mur et sur lequel trônait une grosse lampe - le seul luxe qu'elle s'était accordé - ainsi qu'une reproduction presque grandeur nature de l'Arlequin de Picasso, punaisé sans façon sur le mur près de la fenêtre donnant sur le jardin.
Elle a compté les copies. Il n'en manquait aucune. Elle les a classé par ordre alphabétique, s'arrêtant quelques instants sur l'une ou l'autre, attirée par un détail de la présentation, la particularité d'une écriture avec laquelle elle devrait se familiariser, la singularité d'un nom ou d'un patronyme, les épelant et tentant mentalement de localiser ceux et celles qu'ils désignaient sur le plan de la classe qu'elle ne manquait pas de dresser avec le nom des élèves là où ils s'étaient assis le premier jour, les priant de n'en pas changer, selon la méthode qu'elle avait, sur les conseils d'une de ses collègues, adopté et qui lui permettait de savoir à qui l'on avait affaire et de mettre rapidement un nom sur chacun de ces visages qui avaient la particularité de changer chaque année.
Elle a corrigé plusieurs devoirs; les annotant soigneusement selon ses habitudes, se levant parfois pour vérifier telle ou telle affirmation dans un ouvrage ou un dictionnaire. La première dissertation de l'année n'était généralement pas une réussite. Les élèves n'avaient pas encore eu le temps de trouver le rythme, d'atteindre le niveau de réflexion et les connaissances nécessaires ainsi que d'avoir jaugé ce qu'elle attendait d'eux. Le sujet donné était et devait servir de test. Si bien que sa tâche était un peu décevante par manque d'originalité et de variété des copies.
Vers cinq heures, elle s'est offert une petite pause, s'est levée de sa table. Elle est allée préparer de l'eau pour le thé, tradition héritée de sa mère et qu'elle observait le plus régulièrement possible chaque après-midi. En attendant que l'eau chauffe et d'y jeter la poudre, elle est revenue dans la pièce, s'est emparée de la copie suivante, sans retourner à sa table, histoire d'en prendre un premier aperçu et de ne pas perdre le cours de ses réflexions. Elle s'est approchée de la fenêtre, distraitement, attirée peut-être par le reste de lumière d'une fin de journée pluvieuse pour en faire une lecture rapide. Elle allumera la lampe quand elle aura pris son thé préférant faire durer encore un peu la pénombre pour préserver la quiétude de l'appartement.
Dès la première phrase, elle a été surprise par l'angle d'attaque. Elle l'a relue, accrochée, saisie. Comme pénétrant dans un autre monde, différent de ce qu'elle avait laborieusement déchiffré jusqu'ici. Elle n'avait encore - ni aujourd'hui ni l'an dernier - non, elle n'avait encore jamais eu une copie semblable entre les mains. Elle se glissait dans le texte à moins que ce ne soit le texte qui la tire, l'entraîne. Elle lisait. Sans relever une faute, une mauvaise tournure, une ineptie, une inexactitude. Comme si tout esprit critique l'avait soudainement abandonné. Elle lisait, captivée, curieuse de la suite, ligne après ligne, guettant - espérant, peut-être - l'aspérité qui ferait s'écrouler l'édifice qui se construisait devant elle, pur, lumineux, craignant la chute. Elle était toute attention, entièrement absorbée par ce devoir, négligeant les soupirs, dans la cuisine, de la théière qui désespérément s'époumonait et risquait à tout moment de se décoiffer sous l'afflux de vapeur bouillante...
Elle a compté les copies. Il n'en manquait aucune. Elle les a classé par ordre alphabétique, s'arrêtant quelques instants sur l'une ou l'autre, attirée par un détail de la présentation, la particularité d'une écriture avec laquelle elle devrait se familiariser, la singularité d'un nom ou d'un patronyme, les épelant et tentant mentalement de localiser ceux et celles qu'ils désignaient sur le plan de la classe qu'elle ne manquait pas de dresser avec le nom des élèves là où ils s'étaient assis le premier jour, les priant de n'en pas changer, selon la méthode qu'elle avait, sur les conseils d'une de ses collègues, adopté et qui lui permettait de savoir à qui l'on avait affaire et de mettre rapidement un nom sur chacun de ces visages qui avaient la particularité de changer chaque année.
Elle a corrigé plusieurs devoirs; les annotant soigneusement selon ses habitudes, se levant parfois pour vérifier telle ou telle affirmation dans un ouvrage ou un dictionnaire. La première dissertation de l'année n'était généralement pas une réussite. Les élèves n'avaient pas encore eu le temps de trouver le rythme, d'atteindre le niveau de réflexion et les connaissances nécessaires ainsi que d'avoir jaugé ce qu'elle attendait d'eux. Le sujet donné était et devait servir de test. Si bien que sa tâche était un peu décevante par manque d'originalité et de variété des copies.
Vers cinq heures, elle s'est offert une petite pause, s'est levée de sa table. Elle est allée préparer de l'eau pour le thé, tradition héritée de sa mère et qu'elle observait le plus régulièrement possible chaque après-midi. En attendant que l'eau chauffe et d'y jeter la poudre, elle est revenue dans la pièce, s'est emparée de la copie suivante, sans retourner à sa table, histoire d'en prendre un premier aperçu et de ne pas perdre le cours de ses réflexions. Elle s'est approchée de la fenêtre, distraitement, attirée peut-être par le reste de lumière d'une fin de journée pluvieuse pour en faire une lecture rapide. Elle allumera la lampe quand elle aura pris son thé préférant faire durer encore un peu la pénombre pour préserver la quiétude de l'appartement.
Dès la première phrase, elle a été surprise par l'angle d'attaque. Elle l'a relue, accrochée, saisie. Comme pénétrant dans un autre monde, différent de ce qu'elle avait laborieusement déchiffré jusqu'ici. Elle n'avait encore - ni aujourd'hui ni l'an dernier - non, elle n'avait encore jamais eu une copie semblable entre les mains. Elle se glissait dans le texte à moins que ce ne soit le texte qui la tire, l'entraîne. Elle lisait. Sans relever une faute, une mauvaise tournure, une ineptie, une inexactitude. Comme si tout esprit critique l'avait soudainement abandonné. Elle lisait, captivée, curieuse de la suite, ligne après ligne, guettant - espérant, peut-être - l'aspérité qui ferait s'écrouler l'édifice qui se construisait devant elle, pur, lumineux, craignant la chute. Elle était toute attention, entièrement absorbée par ce devoir, négligeant les soupirs, dans la cuisine, de la théière qui désespérément s'époumonait et risquait à tout moment de se décoiffer sous l'afflux de vapeur bouillante...
jeudi 15 septembre 2011
Ginkgo biloba
Le Ginkgo biloba a tout son temps devant lui.
Sans se faire de bile
il mise sur avril
pour déplier ses feuilles.
Il a tout le temps devant lui
ayant traversé contre vents et marées
les temps primaires
du Permien au Cambrien.
Qui veut aller loin
va piano dit le sage
et le Ginkgo biloba
a tout le temps devant lui.
Sans se faire de bile
il mise sur avril
pour déplier ses feuilles.
Il a tout le temps devant lui
ayant traversé contre vents et marées
les temps primaires
du Permien au Cambrien.
Qui veut aller loin
va piano dit le sage
et le Ginkgo biloba
a tout le temps devant lui.
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