mercredi 3 février 2016

Mémoire vive

« C'est une chose étrange à la fin que le monde
« Un jour je m'en irai sans en avoir tout dit
« Ces moments de bonheur ces matins d'incendie
« La nuit immense et noire aux déchirures blondes

« Il y aura toujours un couple frémissant
« Pour qui ce matin-là sera l'aube première
« Il y aura toujours l'eau le vent la lumière
« Rien ne passe après tout si ce n'est le passant

« Je dirai malgré tout que cette fut telle
« Qu'à qui voudra m'entendre à qui je parle ici
« N'ayant plus sur la lèvre un seul mot que merci
« Je dirai malgré tout que cette vie fut belle »

C'est ce dernier vers de Louis Aragon que Monsieur d'O reprend pour en faire le titre de son -comment dire ? - livre de souvenirs,  autofiction biographique, histoire d'une vie, procès, aventures, histoire littéraire, romance ..? Un monde, une époque, entre hauts et bas.

Jean D'Ormesson, Je dirai malgré tout que la vie fut belle, 
Éditions Gallimard, 2016.

mardi 26 janvier 2016

Aucun enfant n'est une île


« ... Dans le tumulte de l'heure de pointe, c'était son moi idéal qu'elle entendait, la pianiste qu'elle ne deviendrait jamais, interprétant sans fausse note la Partita n° 2 de Bach.
   Il avait plu presque chaque jour de l'été, les arbres du quartier semblaient avoir enflé, leur feuillage s'être étoffé, les trottoirs étaient lessivés et lisses, les voitures du concessionnaire de High Holbron impeccables. La dernière fois qu'elle l'avait vue, la Tamise à marée haute enflait elle aussi, d'un brun plus foncé tandis qu'elle montait, maussade et rebelle, à l'assaut des piles de ponts, prête à envahir les rues. Mais tout le monde poursuivait sa route bon gré mal gré, déterminé, trempé. Le jet-stream déréglé, poussé vers le sud par des facteurs incontrôlables, bloquait la douceur estivale en provenance des Açores, attirait l'air glacial du Nord. Conséquence du changement climatique causé par l'homme, des perturbations provoquées dans les couches supérieures de l'atmosphère par la fonte des calottes glaciaires, ou d'une suractivité des taches solaires qui n'était la faute de personne, ou encore des variations naturelles, des cycles récurrents, du destin de la planète. Ou bien de ces trois facteurs à la fois, ou seulement deux. Mais à quoi bon se perdre en explications et en théories si tôt le matin ? Fiona et le reste de Londres avaient du pain sur la planche. »

Ian McEwan, L'intérêt de l'enfant, Éditions Gallimard 2015, p 54/55.

jeudi 21 janvier 2016

Sous les nuages



- Il est vrai qu'on aura peu vu le soleil tous ces jours,
espérer sous tant de nuages est moins facile,
le socle des montagnes fume de trop de brouillard...
(Il faut pourtant que nous n'ayons guère de force
pour lâcher prise faute de peu de soleil
et ne pouvoir porter sur les épaules, quelques heures,
un fagot de nuages...
Il faut que nous soyons restés bien naïfs
pour nous croire sauvé par le bleu du ciel
ou châtiés par l'orage et par la nuit.)

Philippe Jaccottet, Pensées sous les nuages, Éditions Gallimard, 1983, p 19-20.

samedi 16 janvier 2016

La couleur du ciel et de la terre





        " Les derniers rayons du soleil envoyaient une lumière douce sur les grosses raquettes vertes des cactus qui bordaient un champ; dans le ciel où le bleu commençait à s'assombrir il y avait un unique petit nuage... ma pensée peut aller jusqu'à ce nuage ... « ici, lui avait écrit son mari pendant la guerre, nous avons des nuages gris pour la pluie et des nuages jaunes pour la mort »... Rania longeait un autre champ, respirait l'air qui venait de la mer en coups de vent... le vent est le compagnon des veuves... ses yeux s'attardaient sur le colza, son oncle avait voulu le colza, pour faire plaisir aux Français, c'était idiot, du colza en pays de palmiers et d'oliviers, pas idiot pour eux, la colonie doit produire pour la métropole disaient-ils, idiot quand même, elle gardait pourtant le colza, pour le bétail, parce qu'elle aimait la grande claque jaune de la floraison... "

Hédi Kaddour, Les Prépondérants, roman, Éditions Gallimard 2015.
p 17-18.

dimanche 6 décembre 2015

le temps/ divagation sur le temps


  Le temps qu'il fait a fait ou fera est une préoccupation de tous les temps. Comme le temps de vivre et de mourir. Par temps de chien , il ne fait pas bon de mettre un chat dehors. Il y a temps pour tout, le bon comme le mauvais. Un contretemps est si vite arrivé ! Le temps des autres n'est pas toujours festif; pestif, merdique pour tout dire, le plus souvent. Prendre son temps comme il vient dit le philosophe au coin de son feu. Est-ce pour autant gagner du temps ? Le bon,le beau temps est celui d'hier autant dire le temps de l'imaginaire. Disserter sur le temps, une manière de passer le temps  et de fil en aiguille, il glisse entre les doigts comme le sable entre les doigts d'un enfant qui joue sur la plage.Un enfant qui joue avec le temps. 

   Avoir du temps est un bien précieux. Ne pas le perdre est essentiel. C'est devenu un luxe que d'avoir du temps à soi ! D'autant qu'il n'est pas un simple passe-temps. Travailler à mi-temps ou le temps précaire à défaut d'un temps plein, c'est déjà quelque chose. L'autre mi-temps, le temps volé, n'est pas perdu pour tout le monde. C'est du temps monnayé. Entre-temps, le tempérant, le temporise, l'économise. Au jeu, la mi-temps est espérée sinon désirée. Quand d'autres recherchent le temps perdu, les uns préfèrent l'intemporel ou le temps de l'oubli. Le temps t (petit ), celui de l'instant qui est aussi celui des physiciens. Le temps donné à la naissance nous est compté (avec la bénédiction de la déesse Parcimonie) comme le la qui vibre - bien ou mal, juste ou faux - à l'instant t zéro  au début du concerto. Tant pis, le tempo est pris, le pire se conjuguant toujours au futur. On ne perds jamais son temps sinon il y a déjà longtemps qu'on l'aurait retrouvé.

   À la fin du jour, on ne se couche jamais trop tôt pour retrouver le temps perdu. « Car il y a dans le monde où tout s'use, où tout périt, une chose qui tombe en ruine, qui se détruit encore plus complètement, en laissant encore moins de vestiges que la Beauté : c'est le Chagrin. »* Le temps du chagrin peut-il être celui de la beauté? Messian l'a mis en musique par temps vert de gris**. Tandis qu'aux temps modernes, Chaplin nous conduisait pas plus tard qu'hier. Est-ce pour autant un progrès ?

  On n'abolit pas le temps, tout au plus arrêterons-nous l'horloge. Mais le détraquer est une autre histoire. Bien que... le temps n'est plus le même, ma bonne dame ! Il n'y a plus de saisons... " La couleur du temps, aucun peintre ne l' a encore saisi à ce jour. Le temps des cerises, pas plus qu'un autre. « On n'arrête pas le temps, tout au plus peut-on en dessiner la courbure. »***,  sans jamais en voir le terme. Le mettrons-nous en procès comme c'est la mode aujourd'hui de tout mettre en accusation ? Mais il s'échappe à la fin de l'audience. Les gardiens du temple se sont fait la malle il y a belle heurette.****
   




Marcel Proust, Le temps retrouvé, 1954 Éditions Gallimard, p 695. 
** Messian, Quatuor pour la fin du temps, 1941.
*** Philippe Solers, Éloge de l'infini, Éditions Gallimard 2001 p 201.
**** Kronos, chez les Grecs anciens; Saturne, chez les Romains. 

vendredi 27 novembre 2015

Divagations à l'aube


   Aller à contre-courant
 sans pour autant
 remonter le temps

 Le fleuve a-t-il peiné à dessiner sa trace ?

 Le fleuve ne sait qu'on le nomme fleuve
 rien que de l'eau
 qui coule à l'océan
 et qui reviendra - discrète -
 à la source.

 La rose ne sait qu'on la nomme fleur
 et de toutes choses ainsi
 et de tous les êtres qui vivent.

 Pourquoi, 
 à l'image des arbres, 
 les humains ne vivent-ils 
 pas en paix ? 




jeudi 19 novembre 2015

L' oasis



   À un moment, Ganthier avait pris un embranchement à leur droite, une route étroite qui avait soudain plongé en contrebas s'était transformée en piste à ornières et gros cailloux, ils étaient entrés dans un défilé rocheux, et soudain ç'avait été une fraîcheur  de verdure et d'ombre, de grands palmiers qui faisaient  monter le paysage, des bananiers, beaucoup d'herbe, un réseau  de rigoles, parfois un bassin avec des éclairs blancs à la surface de l'eau et sur les ailes des libellules, il y avait aussi des grenadiers  et des plantes basses, tomates, melons, du blé pauvre, quelques hommes au travail sur les rigoles, un homme descendant lentement d'un palmier après avoir coupé un régime de dattes d'un marron brillant et sans salissure, ils avaient salué l'homme, de loin : « Ne nous approchons pas, avait dit Ganthier, il se sentirait obligé de nous offrir ses dattes. » Neil s'était assis au bord d'un bassin, avait sorti son carnet, une boîte de couleurs, un pinceau ... Il avait regretté que Kathryn ne fût pas avec lui, c'était  dans des moments pareils  qu'il se sentait amoureux d'elle.
   Au bout d'un moment, il avait rejoint Ganthier en disant : « C'est rare une telle chose ! » Et Ganthier : « L'aquarelliste est un voleur ! » À l'écart, il y avait des maisons basses couleur de terre, ils avaient salué un autre homme qui travaillait en plein soleil, il pétrissait un mélange humide d'argile et de paille, et il en remplissait de petits cadres horizontaux en bois. « Des briques de terre séchée, avait dit Ganthier, c'est fragile, friable, il faut tout le temps les remplacer, ici on n'arrête jamais de faire et de refaire, comme il y a vingt siècles, il a appris le métier de son père, qui lui-même... on dit que ces gens sont paresseux mais ils travaillent tout le temps, s'ils arrêtent, ils crèvent, venez! » Ils étaient arrivés devant un bassin circulaire, en partie taillé dans la roche, la paroi du fond était surmontée d'une mosaïque, une scène de banquet, mais dont la partie centrale avait disparu. « Une source chaude, avait dit Ganthier, les Romains en avaient fait des thermes, et peut-être autre chose, à gauche il y a un phallus gravé sur un muret, c'est ce qui attire les touristes... » En sortant de l'oasis, ils avaient croisé un groupe d'Anglais qui s'extasiaient  sur le visage et les yeux des enfants qu'ils essayaient  de prendre en photo. Une gamine un peu plus âgée avait forcé les autres à rentrer dans une de ces maisons et s'était retournée au dernier moment en crachant en direction des touristes.

Hédi Kaddour, Les Prépondérants, roman, Éditions Gallimard 2015, chapitre 36 : Un vrai rusé, pages 349-350.



lundi 16 novembre 2015

Paris-Palmyre-Paris


   Le théâtre de Palmyre, un des plus petits du monde antique, a pu servir aussi à des représentations religieuses comme en comportaient les cultes de la Syrie (les sanctuaires y comprenaient quelquefois de petites installations sommaires à cet usage); on peut imaginer que, les jours de fêtes, un acteur costumé chantait en scène un hymne à Attis en s'accompagnant de la cithare, ou qu'une chanteuse célébrait le retour annuel d'Adonis.
   Mais de nos jours, il sert à des « représentations » filmées qui sont fort différentes. C'est dans ce théâtre que sont mises en scène les exécutions atroces et ostentatoires, les massacres de masse auxquels se livre l'organisation terroriste Daech. Voici, par exemple, le 4 juillet 2015, vingt-cinq soldats syriens, lignés côte à côte et agenouillés devant la colonnade de fond du théâtre de Palmyre, comme en fait foi une photo largement diffusée par l' EI. Derrière chaque homme agenouillé se tient debout un des vingt-cinq bourreaux, qui tient une arme; dans un instant, ces hommes vont être égorgés ou décapités.
   Quant au musée archéologique de Palmyre, il est remplacé aujourd'hui comme tribunal et comme prison.

Paul Veyne, Palmyre L'irremplaçable trésor, Éditions Albin Michel 2015, page 110.
   

mercredi 11 novembre 2015

lecture des Prépondérants de Hédi Kaddour...


   Les derniers rayons de soleil envoyaient une lumière douce sur les grosses raquettes vertes des cactus qui bordaient un champ; dans le ciel où le bleu commençait à s'assombrir il y avait un unique petit nuage... ma pensée peut aller jusqu'à ce nuage ... « ici, lui avait écrit son mari pendant la guerre, nous avons des nuages gris pour la pluie et des nuages jaunes pour la mort »... Rania longeait un autre champ, respirait l'air qui venait de la mer en coups de vent... le vent est le compagnon des veuves... ses yeux s'attardaient sur le colza, son oncle avait voulu le colza, pour faire plaisir aux Français, c'était idiot, du colza en pays de palmiers et d'oliviers, pas idiot pour eux, la colonie doit produire pour la métropole disaient-ils, idiot quand même, elle gardait pourtant le colza, pour le bétail, parce qu'elle aimait la grande claque jaune de la floraison, et parce qu'un Français qui venait chez son oncle lui avait un jour dit en lui montrant un champ qui fleurissait : « Ça commence ici et, semaine après semaine,le jaune va surgir en Italie, puis en France, en Allemagne, en Pologne, en Russie, jusqu'à l'Oural, le grand voyage du colza »... elle dépassait le champ, portait son regard au loin, vers une coupole blanche de marabout qui marquait la limite nord du domaine, elle longeait aussi des herbes folles... ahdâth al-yaoum mithla l'hachâ'ich... les événements du jour sont comme des herbes folles... ma vie n'a plus d'herbes folles... je vis dans deux prisons, la deuxième ce sont les parois de mon cœur, se faire des herbes folles au fond du cœur... je lui ai écrit une lettre et tout dans sa main, avec mes larmes... je n'ai pas envoyé cette lettre... je l'ai brûlée, j'étais comme cette feuille devant la flamme, se rétractant... il faut cacher... l'amour qui se montre est un péril.

Hédi Kaddour, Les Prépondérants, Éditions Gallimard 2015, pages 17 et 18.

mercredi 4 novembre 2015

On ne vit pas sans passé...




" La découverte du passé avait failli tuer Toz. Tout cultivé qu'il était, il ne savait pas que 2803 existait ni qu'on pouvait remonter plus haut encore. Une terre ronde est un drame vertigineux pour qui la croyait plate et bornée. La question « Qui sommes-nous ? » était subitement devenue « Qui étions-nous ? », on s'imagine du coup tout autre, couvert de ténèbres et de laideur, quelque chose s'est brisé, la pierre d'angle qui tenait l'univers, et voilà ce pauvre Toz jeté en l'air, vivant comme un fantôme parmi d'antiques fantômes. Personne ne sait remettre le temps dans sa linéarité et sa cohérence si celles-ci ont été rompues de cette façon. Toz ne le savait toujours pas, il était quelque part entre hier et aujourd'hui.

   Après bien des recherches et des efforts, il réussit un jour à forcer la barrière du temps et à remonter tout le vingtième siècle... "

Boualem Sansal, 2084 La fin du monde, roman.
Éditions Gallimard, 2015, page 249.