lundi 29 octobre 2018

Chant antique



   Les hommes vivent de la mort et assaisonnent les chairs ensanglantées de la chasse, absorbées chaque jour, de la beauté de la nature qui est tuée ou défrichée ou cueillie, de la sauvagerie qui a été trahie par l'espèce entière, des saisons disparues. Aussi, après qu'on avait balayé sous la table, on ramassait pieusement les purgamenta cenae dont parle le texte de Pline (les balayures qui étaient entrées au contact la sainteté du sol familial) et on les portait au tombeau afin que les âmes qui les avaient hantées y fussent elles-mêmes reconduites.

 Pascal Quignard, L'enfant d'Ingolstadt, Grasset, 2018, p61.

    Quel beau texte, quelle langue, pour dire l'histoire du "Cru et du cuit" chère déjà à Leroi-Gourhan et comment s'installent et se créent les rites !

dimanche 28 octobre 2018

Que serais-je sans toi ?


   Par temps de pluie et d'automne,
en ces temps aux souvenirs de tous nos disparus,si l'on lisait…

   Que serais-je sans toi…

   « Tels des électrons d'Heisenberg, nous avons l'impression que nous n'existons pas toujours : nous n'existons qu'à l'occasion d'une interaction avec autrui, quand un autre daigne nous voir. Peut-être que, ainsi que nous l'enseigne la physique quantique, ce que nous appelons réalité - ce que nous pensons être et ce que nous pensons qu'est le monde - n'est rien d'autre qu'interaction. »

Alberto Manguel, Je remballe ma bibliothèque, Une élégie & quelques digressions, Actes Sud, 2018, p25.

   Tout en rangeant ses livres, on peut, comme Montaigne en sa librairie, philosopher...

dimanche 7 octobre 2018

Migrants


   « L'envahisseur est évidemment un immense problème pour nous, pour le monde, mais il ne l'est pas pour l'Histoire, l'humanité n'existe que par le mouvement des peuples et seuls se meuvent les peuples forts, en qui est actif l'esprit d'aventure et de conquête. Si chacun était resté chez lui cueillir des baies et à regarder pousser l'herbe, l'humanité aurait disparu, emportée par la consanguinité, l'ennui, l'ignorance, l'obésité, la maladie. Le vrai drame pour un peuple est l'ataraxie, lorsque meurt en lui le goût de se battre et c'est ce qui nous arrive, tout nous effraie, nous décourage, un bruit et hop nous voilà à genoux, tremblant, battant notre coulpe, bafouillant des excuses. Nous ne savons même pas nous tenir sur la défensive, et s'il advient, mourir dans la dignité, sinon panache. C'est cela qui me désespère, Hannah chérie, de nous voir si petits, si affreux, si lâches... »

Boualem Sansal, Le train d'Erlingen ou La métamorphose de Dieu, Éditions Gallimard, 2018, p 57.  

mercredi 20 juin 2018

Écriture



   « - Quand arrivera-t-il donc ce bienheureux jour où j'écrirai le mot : fin ? Il y aura, en septembre prochain, trois ans que je suis sur ce livre *. Cela est long, trois ans passés sur la même idée, à écrire du même style (de ce style-là surtout, où ma personnalité est aussi absente que celle de l'empereur de Chine), à vivre toujours avec les mêmes personnages, dans le même milieu, à se battre les flancs toujours pour la même illusion. »

* Madame Bovary

Gustave Flaubert, Correspondance, Éditions Gallimard (Folio), 1975,1980,1991 et 1998. Lettre  à Louise Colet, mardi, minuit, 18 avril 1854.

samedi 2 juin 2018

Migrants



« Qui accueille s'enrichit, qui exclut s'appauvrit.
Qui élève s'élève, qui abaisse s'abaisse.
Qui oublie se délie, qui se souvient advient.
Qui vit de mort périt, qui vit de vie sur-vit. »

François Cheng, Enfin le royaume, Éditions Gallimard, 2018, p 133


lundi 19 février 2018

Orage

    " Mon amour,

   très violent orage cette nuit... Toute l'île* surplombée d'éclairs, un million d'appareils photographiques à la fois en flashes... Superbe ! Ça m'a rechargé électriquement de la tête aux pieds... Une heure de spectacle, vent, pluie, et puis le silence, plus rien, comme si on avait rêvé... Ce matin beau temps « innocent »... La platitude du paysage permet de voir la foudre tomber à 20 ou 30 kilomètres, et puis il y a les éclairs horizontaux, obliques, les déflagrations combinées, voilées, soufflées... J'adore ça... Je me demande pourquoi Joyce avait si peur du tonnerre... Je ressens, moi, une exaltation formidable, j'en danserais tout seul dans la nuit! "

Philippe Sollers, Lettres à Dominique Rolin,1958-1980, Éditions Gallimard, 2017, p 360.
* L'île de Ré.


dimanche 11 février 2018

Voyage en Absurdie


« Quelle drôle d'histoire de se balader avec ce sac de voyage, le corps... On le lave, on le nourrit, on le baigne, on l'essuie... Qui ça « on » ? Cette mince lumière en sursis, là, dans le crâne; cette petite lanterne magique sur les parois... Et « on » se remet à ses inscriptions, graffitis, ratures, pattes de mouche, ailes de moustiques, lettres, syllabes, alphabet... Est-ce que ce n'est pas absurde ? »

Philippe Sollers, Lettres à Dominique Rollin, 1958-1980, Éditions Gallimard, 2018, p 272.


mercredi 8 novembre 2017

Dialogue du vent et de l'arbre

 
 
 
Que cherches-tu, ô vent
Tant de violence en toi
Pour me troubler ainsi
Et qui m'affole fort ?
 
 
Pour te mieux étreindre
Et ta ramure pénétrer
Ton corps modeler
 
 
Ne pourrais-tu en douceur
Batifoler et murmurer
Au creux de mon oreille
Une tendre chanson
Qui me soit telle une caresse ?
 
Tu m'attires et m'attises
De ta souplesse lever les voiles
De tes feuilles aimer l'envers
Avec passion.
 
Tu mugis et rugis
En tes assauts répétés
Jamais lassé toujours insatisfait
Que serais-je sans toi ?
 
Je me perds et m'égare
Me révèle et chante.
 
Et me voici à terre brisé
Gisant
Toi, le vent, parti ailleurs
Ta proie abandonnée.
 
Ainsi nos amours
S'enfuient et meurent
Un air qui passe
sans portée
Le rêve piétiné.
 


dimanche 17 septembre 2017

L'œil et le réel



                    Mardi

            Un jour en Corse, près de Figari. Sur la plage, nos hôtes ont organisé un spuntinu, comme on dit ici quand on prend du bon temps en même temps que le maquis. Autour du feu de bois, figatelle et vin de Sartène. Le ciel est une flanelle mitée de trouées solaires. La mer est en peau de taupe. Des blocs de granit rose encadrent la forêt d'arbousiers. Le genre de paysage que n'aiment pas les peintres : le travail est déjà fait. Une tour génoise veille, elle nous survivra. Soudain les invités lèvent la main dans un même mouvement. Ils prennent des photos, brandissent l'appareil à bout de bras. Ce geste, c'est le symbole de notre temps, la liturgie moderne. La société du spectacle a fait de nous des cameramen permanents. Quelle étrange chose, cette avidité de clichés, chez des gens qui se pensent originaux. Quelle indigestion, cette boulimie d'images. Plus tard, ils regarderont les photos et regretteront que le moment consacré à les prendre leur a volé le temps où ils auraient pu s'incorporer au spectacle, en jouir de tous leurs sens et, le regard en haleine, célébrer l'union de l'œil avec le réel.

Sylvain Tesson, Une très légère oscillation,  Journal 2014-2017, Éditions des Équateurs, 2017, page 14.

samedi 15 avril 2017

Impressions de saison


Beauté

   Un jour, alors que personne ne s'y attend, une marée de beauté envahit l'espace. Des types bizarres, qu'on nomme vite « impressionnistes », se mettent à célébrer la nature, l'existence, les pins, les peupliers, les roses, les coquelicots, les pivoines, les nymphéas, les déjeuners sur l'herbe, les femmes respirables et sans voiles, les enfants. On les couvre d'injures, ils persistent. Et puis, ils disparaissent dans l'atmosphère, après avoir prouvé que les ombres ne sont pas noires mais bleues. La nature a rapidement révélé sa beauté. Il est stupéfiant qu'on l'oublie.

Philippe Solers, Beauté, Éditions Gallimard, 2017, p 155-6.