samedi 20 avril 2019

des livres et de la mémoire


        « Et à présent, avec les années, ma mémoire se souvient de moins en moins bien, et elle m'apparaît comme une bibliothèque mise à sac : de nombreuses salles sont fermées, et dans celles qui sont encore ouvertes à fin de consultation, il y a sur les rayonnages de grands espaces vides. Je prends un des livres restants et je m'aperçois que plusieurs pages en ont été arrachées par des vandales. Plus ma mémoire se dégrade, plus je souhaite protéger ce reposoir de mes lectures, cette collections de textures, de voix et d'odeurs. La possession de ces livres est devenue pour moi d'une importance capitale, parce que je suis devenu jaloux du  passé. »

Alberto Manguel, Une histoire de la lecture, Actes Sud (Babel), 1998, p 340.

mardi 12 février 2019

Actualité de lecture - Kiosque

     « Le centre Beaubourg qui, au moment de sa construction, avait fait hurler la Réaction, ce qui constituait un label irréfutable de qualité et de vérité pour les Modernes, représentait alors la pointe de ce volontarisme esthétique. Il avait donné le la à cet ébranlement du vieux pays encore secoué par les séismes des deux guerres. Ce qui était d'autant plus curieux que son architecture, inspirée des raffineries et des grands complexes sidérurgiques, disait en soi que le temps de l'industrie était fini, désormais muséifié aux côtés des arts et traditions populaires, qu'il avait dès lors sa place dans le Paris ancien auprès de l'église Sain-Eustache où avait été baptisé Jean-Baptiste Poquelin et enterrée Anna-Maria, la mère de Mozart. Or une église gothique, même si celle-ci, tardive, emprunte à d'autres influences, a cette particularité, comme Beaubourg, d'exposer à l'extérieur, de ne pas chercher à les camoufler, les artifices techniques, contreforts et arcs-boutants, qui lui permettent de s'élever, et aux murs de ne pas s'écarter, rôle joué ici par les gigantesques tuyauteries exposées en façade assurant le bon fonctionnement interne de l'édifice. Sur ce plan, Saint-Eustache et Beaubourg sont construits en miroir. Ce qui dit aussi que ce kiosque tubulaire à l'image du centre d'art contemporain s'inscrivait dans la fin du journal, lequel aura accompagné la révolution industrielle, participé à son désir de changer le monde, et disparu avec elle. La modernité n'est plus. »

Jean Rouaud, Kiosque, Éditions Grasset & Fasquelle, 2019, p 52-3.

mercredi 30 janvier 2019

La question. Actualité de lecture.



   « Où commence ma mémoire ? Parfois il me semble que ce n'est que vers quatre ans, lorsque nous partîmes pour la première fois, ma mère, mon père et moi, en villégiature dans les forêts humides et sombres des Carpates. D'autres fois il me semble qu'elle a germé en moi avant cela, dans ma chambre, près de la double fenêtre ornée de fleurs en papier. La neige tombe et des flocons doux, cotonneux, se déversent du ciel. Le bruissement est imperceptible. De longues heures, je reste assis à regarder ce prodige, jusqu'à ce que je me fonde dans la couverture blanche et m'endorme. »

Aharon Appelfeld, Histoire d'une vie, Éditions de l'Olivier, 2004, p 7.

jeudi 24 janvier 2019

Que fais-tu ?



     « - Tu te souviens de ta femme ?
       - Évidemment que je me souviens d'elle. Je suis venu m'installer ici. Je me suis marié. Une femme très bien. Elle est décédée, ça fait quoi, trente, quarante ans. Depuis ce jour-là  je suis seul. C'est pas bien d'être seul. On vit en solitaire. Et qu'est-ce qu'on peut faire ? On n'y peut rien. Faire pour le mieux. Il y a que ça. Quand il y a du soleil dehors, le soleil, je sors dans la cour, derrière. Et je reste assis au soleil. Et je me sens bien, je bronze. C'est ça ma vie. C'est ça que j'aime. La vie au grand air. Dans ma cour. Je reste assis une grande partie de la journée quand il y a du soleil. Tu comprends le yiddish ? " T'es vieux, t'as froid." Aujourd'hui il pleut.»

Philip Roth, Le Théâtre de Sabbath, Éditions Gallimard,1995, p 406  

lundi 7 janvier 2019

Pure nature...


     « Dire que d'aucuns, comme en rigole Dany Kovacs, croient retourner à la pure nature, se donner le frisson de la wilderness, jouer à la cabane primitive en planifiant leur fausse pénurie, leur frugalité d'hommes frustes, sachant qu'au moindre pépin, rage de dents, foulure, on se rapatrie fissa à sa base urbaine. Adeptes d'un Emerson, d'un Thoreau ou du naturaliste John Muir, dévots forestiers d'une "nature" poétisée avec mode d'emploi des éléments comme berceau de toute virginité, de toute innocence, ces disciples modernes, sans renoncer aux profits du capitalisme, escomptent que leur cure les console de leur petit malaise de civilisés et requinque leur virilité en panne -, mais je n'allais pas bassiner Jessie avec ma vieille rogne hors sujet, elle qui n'avait en tête que de retrouver son fichu cimetière.»

Anne-Marie Garat, Le Grand Nord-Ouest, Actes Sud, 2018, p 271.

samedi 15 décembre 2018

Portrait à la Dorian Gray



   « Elle est réconfortante, l'idée qu'on ne peut arrêter cette lente disparition et cet effacement, qu'ils obéissent à une logique qui - selon Lucrèce - veut que de la chose qu'on a faite de soi, comme de n'importe quelle autre, se détachent en permanence de très minces fragments qui flottent en image dans l'atmosphère. L'être humain, pour prendre un exemple, exhalerait en plein jours des milliards d'images de lui-même, une pellicule après l'autre qui se détacherait de lui, c'est pourquoi il vieillirait et s'affaiblirait et à un moment donné, il serait à son terme. » 

Matthias Zschokke, Quand les nuages poursuivent les corneilles. Éditions ZOE, 2018, p 61.

lundi 29 octobre 2018

Chant antique



   Les hommes vivent de la mort et assaisonnent les chairs ensanglantées de la chasse, absorbées chaque jour, de la beauté de la nature qui est tuée ou défrichée ou cueillie, de la sauvagerie qui a été trahie par l'espèce entière, des saisons disparues. Aussi, après qu'on avait balayé sous la table, on ramassait pieusement les purgamenta cenae dont parle le texte de Pline (les balayures qui étaient entrées au contact la sainteté du sol familial) et on les portait au tombeau afin que les âmes qui les avaient hantées y fussent elles-mêmes reconduites.

 Pascal Quignard, L'enfant d'Ingolstadt, Grasset, 2018, p61.

    Quel beau texte, quelle langue, pour dire l'histoire du "Cru et du cuit" chère déjà à Leroi-Gourhan et comment s'installent et se créent les rites !

dimanche 28 octobre 2018

Que serais-je sans toi ?


   Par temps de pluie et d'automne,
en ces temps aux souvenirs de tous nos disparus,si l'on lisait…

   Que serais-je sans toi…

   « Tels des électrons d'Heisenberg, nous avons l'impression que nous n'existons pas toujours : nous n'existons qu'à l'occasion d'une interaction avec autrui, quand un autre daigne nous voir. Peut-être que, ainsi que nous l'enseigne la physique quantique, ce que nous appelons réalité - ce que nous pensons être et ce que nous pensons qu'est le monde - n'est rien d'autre qu'interaction. »

Alberto Manguel, Je remballe ma bibliothèque, Une élégie & quelques digressions, Actes Sud, 2018, p25.

   Tout en rangeant ses livres, on peut, comme Montaigne en sa librairie, philosopher...

dimanche 7 octobre 2018

Migrants


   « L'envahisseur est évidemment un immense problème pour nous, pour le monde, mais il ne l'est pas pour l'Histoire, l'humanité n'existe que par le mouvement des peuples et seuls se meuvent les peuples forts, en qui est actif l'esprit d'aventure et de conquête. Si chacun était resté chez lui cueillir des baies et à regarder pousser l'herbe, l'humanité aurait disparu, emportée par la consanguinité, l'ennui, l'ignorance, l'obésité, la maladie. Le vrai drame pour un peuple est l'ataraxie, lorsque meurt en lui le goût de se battre et c'est ce qui nous arrive, tout nous effraie, nous décourage, un bruit et hop nous voilà à genoux, tremblant, battant notre coulpe, bafouillant des excuses. Nous ne savons même pas nous tenir sur la défensive, et s'il advient, mourir dans la dignité, sinon panache. C'est cela qui me désespère, Hannah chérie, de nous voir si petits, si affreux, si lâches... »

Boualem Sansal, Le train d'Erlingen ou La métamorphose de Dieu, Éditions Gallimard, 2018, p 57.