mercredi 8 novembre 2017

Dialogue du vent et de l'arbre

 
 
 
Que cherches-tu, ô vent
Tant de violence en toi
Pour me troubler ainsi
Et qui m'affole fort ?
 
 
Pour te mieux étreindre
Et ta ramure pénétrer
Ton corps modeler
 
 
Ne pourrais-tu en douceur
Batifoler et murmurer
Au creux de mon oreille
Une tendre chanson
Qui me soit telle une caresse ?
 
Tu m'attires et m'attises
De ta souplesse lever les voiles
De tes feuilles aimer l'envers
Avec passion.
 
Tu mugis et rugis
En tes assauts répétés
Jamais lassé toujours insatisfait
Que serais-je sans toi ?
 
Je me perds et m'égare
Me révèle et chante.
 
Et me voici à terre brisé
Gisant
Toi, le vent, parti ailleurs
Ta proie abandonnée.
 
Ainsi nos amours
S'enfuient et meurent
Un air qui passe
sans portée
Le rêve piétiné.
 


dimanche 17 septembre 2017

L'œil et le réel



                    Mardi

            Un jour en Corse, près de Figari. Sur la plage, nos hôtes ont organisé un spuntinu, comme on dit ici quand on prend du bon temps en même temps que le maquis. Autour du feu de bois, figatelle et vin de Sartène. Le ciel est une flanelle mitée de trouées solaires. La mer est en peau de taupe. Des blocs de granit rose encadrent la forêt d'arbousiers. Le genre de paysage que n'aiment pas les peintres : le travail est déjà fait. Une tour génoise veille, elle nous survivra. Soudain les invités lèvent la main dans un même mouvement. Ils prennent des photos, brandissent l'appareil à bout de bras. Ce geste, c'est le symbole de notre temps, la liturgie moderne. La société du spectacle a fait de nous des cameramen permanents. Quelle étrange chose, cette avidité de clichés, chez des gens qui se pensent originaux. Quelle indigestion, cette boulimie d'images. Plus tard, ils regarderont les photos et regretteront que le moment consacré à les prendre leur a volé le temps où ils auraient pu s'incorporer au spectacle, en jouir de tous leurs sens et, le regard en haleine, célébrer l'union de l'œil avec le réel.

Sylvain Tesson, Une très légère oscillation,  Journal 2014-2017, Éditions des Équateurs, 2017, page 14.

samedi 15 avril 2017

Impressions de saison


Beauté

   Un jour, alors que personne ne s'y attend, une marée de beauté envahit l'espace. Des types bizarres, qu'on nomme vite « impressionnistes », se mettent à célébrer la nature, l'existence, les pins, les peupliers, les roses, les coquelicots, les pivoines, les nymphéas, les déjeuners sur l'herbe, les femmes respirables et sans voiles, les enfants. On les couvre d'injures, ils persistent. Et puis, ils disparaissent dans l'atmosphère, après avoir prouvé que les ombres ne sont pas noires mais bleues. La nature a rapidement révélé sa beauté. Il est stupéfiant qu'on l'oublie.

Philippe Solers, Beauté, Éditions Gallimard, 2017, p 155-6.

jeudi 10 novembre 2016

Le paysage mité



   La géographie humaine est la forme de l'Histoire. En quarante ans le paysage se refaçonna pour que passent les voitures. Elles devaient assurer le mouvement perpétuel entre les zones pavillonnaires et le parking des supermarchés. Le pays se piqueta de ronds-points. Désormais les hommes passeraient des heures dans leur voiture. Les géographes parlaient du « mitage » du territoire : un tissu mou, étrange, n'appartenant ni à la ville ni à la pastorale, une matrice pleine de trous entre lesquels on circulait...

« Il est possible que le progrès soit le développement d'une erreur.» *

* Citation de Jean Cocteau, p 61.

Sur les chemins noirs de Sylvain Tesson, Éditions Gallimard, 2016, p. 60 et 61.

jeudi 3 novembre 2016

En marchant...

   

" Les buis luisaient, cirés de lumière. Les toiles d'araignées cédaient à mon passage, sceaux de virginité du chemin. Les enclos de pierre se succédaient. Ils représentaient les travaux de ces jours où les hommes, marchant dans les forêts, n'étaient pas des usagers d'espaces arborés. Ces vestiges rehaussaient la solennité de l'ombre. Le chemin déboucha sur une perspective. Le Comtat se déployait, rayé d'asphalte. La rumeur des moteurs s'élevait. Dans mon dos : le lent aménagement des abris pastoraux. Devant moi : routes et voies zébrant la vallée où circulaient bêtes, hommes et marchandises. Dans le ravin, le monde d'hier. Vers le sud, le présent et déjà l'annonce des zones périurbaines avancées au pied du Ventoux. La conquête du territoire français par ce nouvel habitat avait été rapide. Quelques années suffirent à la chirurgie esthétique de la géographie. En 1945, le pays devait se relever. Redessiner la carte permettait de laver les hontes de 1940. La prospérité nouvelle assura le projet. L'État logea les enfants du baby-room. Les barres d'immeubles poussèrent à la périphérie des villes. Puis, il fallut étaler l'urbanisme, comme le disaient les aménageurs. Leur expression était logique puisque le béton est liquide. L'heure fut au désenclavement. La ville gagnait du terrain. Ce fut le temps des ZUP dans les années 1960, des ZAC une décennie plus tard. Les autoroutes tendirent leurs tentacules, les supermarchés apparurent. La campagne se hérissa de silos..."

Sylvain Tesson, Sur les chemins noirs, Éditions Gallimard, 2016, p 60-61.

mercredi 12 octobre 2016

La tache


   ... Un siècle de destruction sans précédent vient de s'abattre comme un fléau sur le genre humain - on a vu des millions de gens condamnés à subir privations sur privations, atrocités sur atrocités, maux sur maux, la moitié du monde plus ou moins assujettie à un sadisme pathologique portant le masque de la police sociale, des sociétés entières régies, entravées par la peur des persécutions violentes, la dégradation de la vie individuelle mise en œuvre sur une échelle inconnue dans l'histoire, des nations brisées, asservies par des criminels idéologiques qui les dépouillent de tout, des populations entières démoralisées au point de ne plus pouvoir se tirer du lit le matin, sans la moindre envie d'attaquer leur journée... voilà ce qui aura marqué le siècle, et contre qui, contre quoi, cette levée de boucliers ? (...) La voilà, en 1998, la perversité à laquelle ils doivent faire face.

Philip Roth, La tache, 2000
Éditions Gallimard, 2002

jeudi 8 septembre 2016

Incipit

    " Tout ce qui se dépose en nous, année après année, sans que l'on s'en aperçoive : des visages qu'on pensait oubliés, des sensations, des idées que l'on était sûr d'avoir fixées durablement, puis qui disparaissent, reviennent, disparaissent à nouveau, signe qu'au-delà de la conscience quelque chose vit en nous qui nous échappe mais nous transforme, tout ce qui bouge là, avance obscurément, année après année, souterrainement, jusqu'à remonter un jour et nous saisir d'effroi presque, parce qu'il devient évident que le temps a passé et qu'on ne sait pas s'il sera possible de vivre avec tous ces mots, toutes ces scènes vécues, éprouvées, qui finissent par vous charger comme on le dirait d'un navire. Peut-être est-ce cela que l'on nomme sagesse ... " 

Laurent Gaudé, Écoutez nos défaites, roman, Actes Sud, 2016.


samedi 25 juin 2016

Bleu


 Les yeux dessillés, le monde réel entrevu.


   " Et puis il y a des jours où tout va bien au milieu de cette vallée de larmes : un pan de ciel bleu se dégage dans un trou. Le bleu était sous le gris, il suffisait d'y penser. C'est dessous, donc c'est toujours bleu; et ça gagne, ça se lève - si l'on écarte les rayures qui fabriquent devant nos yeux ce réseau aussi contraignant que des barreaux. C'est comme si on avait passé sa vie sous une combinaison d'apiculteur avec un masque en grillage devant les yeux; on voyait tout en gris et brutalement : plein soleil, ah il fait beau. "

Olivier Cadot, Histoire de la littérature récente, Tome I, P.O.L. éditeur, 2016, p 106.


mardi 10 mai 2016

Le temps


Le temps
Sollers 
Mouvement
Écriture contrapuntique
Jean-Sébastien Bach 
le temps de la démesure.

« Hier, c'était il y a mille ans, avant-hier deux mille ans, une semaine sept mille ans, une année douze mille ans. C'est très clair, et je me souviens à merveille de ce que je faisais il y a vingt-quatre ou quarante-huit mille ans. Était-ce bien moi ? Aucun doute. Ou lui ? C'est pareil. « Pour toi le silence est louange.» Le temps est une louange continuelle, ce qui entraîne un violent désir de musique:
   « Éveille-toi, harpe, cithare,
     que j'éveille l'aurore ! »


Philippe Sollers, Mouvement, roman,Éditions Gallimard, 2016, p 14.




jeudi 14 avril 2016

Correspondances



« ... En réalité, tous les arbres sont des Cézanne, on devrait les appeler ainsi. Les pins, surtout ? Oui, mais aussi les autres. Leur façon d'éclairer l'espace où, la plupart du temps, nous n'entrons pas, que nous n'éprouvons pas. Si Proust, dans le Carnet de 1908 qui coagule en lui toute la Recherche du temps perdu, écrit : « Un clocher, s'il  est insaisissable pendant des jours, a plus de valeur qu'une théorie complète du monde », je l'approuve, je sens ce qu'il dit, mais je préfère me passer du mot « valeur » et remplacer, là encore, clocher par arbre, et me voici dans Cézanne, ce que va me confirmer une autre note: « Maman me donne la force de ne pas voir que par elle, car je sais que la mort n'est pas une absence et que la nature n'est pas anthropomorphique.» La mère de Cézanne, on doit s'en souvenir, l'a encouragé à peindre. Ce n'est pas rien. »

Philippe Sollers, Éloge de l'infini, Éditions Gallimard, 2001, p 23-24.