lundi 7 janvier 2019

Pure nature...


     « Dire que d'aucuns, comme en rigole Dany Kovacs, croient retourner à la pure nature, se donner le frisson de la wilderness, jouer à la cabane primitive en planifiant leur fausse pénurie, leur frugalité d'hommes frustes, sachant qu'au moindre pépin, rage de dents, foulure, on se rapatrie fissa à sa base urbaine. Adeptes d'un Emerson, d'un Thoreau ou du naturaliste John Muir, dévots forestiers d'une "nature" poétisée avec mode d'emploi des éléments comme berceau de toute virginité, de toute innocence, ces disciples modernes, sans renoncer aux profits du capitalisme, escomptent que leur cure les console de leur petit malaise de civilisés et requinque leur virilité en panne -, mais je n'allais pas bassiner Jessie avec ma vieille rogne hors sujet, elle qui n'avait en tête que de retrouver son fichu cimetière.»

Anne-Marie Garat, Le Grand Nord-Ouest, Actes Sud, 2018, p 271.

samedi 15 décembre 2018

Portrait à la Dorian Gray



   « Elle est réconfortante, l'idée qu'on ne peut arrêter cette lente disparition et cet effacement, qu'ils obéissent à une logique qui - selon Lucrèce - veut que de la chose qu'on a faite de soi, comme de n'importe quelle autre, se détachent en permanence de très minces fragments qui flottent en image dans l'atmosphère. L'être humain, pour prendre un exemple, exhalerait en plein jours des milliards d'images de lui-même, une pellicule après l'autre qui se détacherait de lui, c'est pourquoi il vieillirait et s'affaiblirait et à un moment donné, il serait à son terme. » 

Matthias Zschokke, Quand les nuages poursuivent les corneilles. Éditions ZOE, 2018, p 61.

lundi 29 octobre 2018

Chant antique



   Les hommes vivent de la mort et assaisonnent les chairs ensanglantées de la chasse, absorbées chaque jour, de la beauté de la nature qui est tuée ou défrichée ou cueillie, de la sauvagerie qui a été trahie par l'espèce entière, des saisons disparues. Aussi, après qu'on avait balayé sous la table, on ramassait pieusement les purgamenta cenae dont parle le texte de Pline (les balayures qui étaient entrées au contact la sainteté du sol familial) et on les portait au tombeau afin que les âmes qui les avaient hantées y fussent elles-mêmes reconduites.

 Pascal Quignard, L'enfant d'Ingolstadt, Grasset, 2018, p61.

    Quel beau texte, quelle langue, pour dire l'histoire du "Cru et du cuit" chère déjà à Leroi-Gourhan et comment s'installent et se créent les rites !

dimanche 28 octobre 2018

Que serais-je sans toi ?


   Par temps de pluie et d'automne,
en ces temps aux souvenirs de tous nos disparus,si l'on lisait…

   Que serais-je sans toi…

   « Tels des électrons d'Heisenberg, nous avons l'impression que nous n'existons pas toujours : nous n'existons qu'à l'occasion d'une interaction avec autrui, quand un autre daigne nous voir. Peut-être que, ainsi que nous l'enseigne la physique quantique, ce que nous appelons réalité - ce que nous pensons être et ce que nous pensons qu'est le monde - n'est rien d'autre qu'interaction. »

Alberto Manguel, Je remballe ma bibliothèque, Une élégie & quelques digressions, Actes Sud, 2018, p25.

   Tout en rangeant ses livres, on peut, comme Montaigne en sa librairie, philosopher...

dimanche 7 octobre 2018

Migrants


   « L'envahisseur est évidemment un immense problème pour nous, pour le monde, mais il ne l'est pas pour l'Histoire, l'humanité n'existe que par le mouvement des peuples et seuls se meuvent les peuples forts, en qui est actif l'esprit d'aventure et de conquête. Si chacun était resté chez lui cueillir des baies et à regarder pousser l'herbe, l'humanité aurait disparu, emportée par la consanguinité, l'ennui, l'ignorance, l'obésité, la maladie. Le vrai drame pour un peuple est l'ataraxie, lorsque meurt en lui le goût de se battre et c'est ce qui nous arrive, tout nous effraie, nous décourage, un bruit et hop nous voilà à genoux, tremblant, battant notre coulpe, bafouillant des excuses. Nous ne savons même pas nous tenir sur la défensive, et s'il advient, mourir dans la dignité, sinon panache. C'est cela qui me désespère, Hannah chérie, de nous voir si petits, si affreux, si lâches... »

Boualem Sansal, Le train d'Erlingen ou La métamorphose de Dieu, Éditions Gallimard, 2018, p 57.  

mercredi 20 juin 2018

Écriture



   « - Quand arrivera-t-il donc ce bienheureux jour où j'écrirai le mot : fin ? Il y aura, en septembre prochain, trois ans que je suis sur ce livre *. Cela est long, trois ans passés sur la même idée, à écrire du même style (de ce style-là surtout, où ma personnalité est aussi absente que celle de l'empereur de Chine), à vivre toujours avec les mêmes personnages, dans le même milieu, à se battre les flancs toujours pour la même illusion. »

* Madame Bovary

Gustave Flaubert, Correspondance, Éditions Gallimard (Folio), 1975,1980,1991 et 1998. Lettre  à Louise Colet, mardi, minuit, 18 avril 1854.

samedi 2 juin 2018

Migrants



« Qui accueille s'enrichit, qui exclut s'appauvrit.
Qui élève s'élève, qui abaisse s'abaisse.
Qui oublie se délie, qui se souvient advient.
Qui vit de mort périt, qui vit de vie sur-vit. »

François Cheng, Enfin le royaume, Éditions Gallimard, 2018, p 133


lundi 19 février 2018

Orage

    " Mon amour,

   très violent orage cette nuit... Toute l'île* surplombée d'éclairs, un million d'appareils photographiques à la fois en flashes... Superbe ! Ça m'a rechargé électriquement de la tête aux pieds... Une heure de spectacle, vent, pluie, et puis le silence, plus rien, comme si on avait rêvé... Ce matin beau temps « innocent »... La platitude du paysage permet de voir la foudre tomber à 20 ou 30 kilomètres, et puis il y a les éclairs horizontaux, obliques, les déflagrations combinées, voilées, soufflées... J'adore ça... Je me demande pourquoi Joyce avait si peur du tonnerre... Je ressens, moi, une exaltation formidable, j'en danserais tout seul dans la nuit! "

Philippe Sollers, Lettres à Dominique Rolin,1958-1980, Éditions Gallimard, 2017, p 360.
* L'île de Ré.


dimanche 11 février 2018

Voyage en Absurdie


« Quelle drôle d'histoire de se balader avec ce sac de voyage, le corps... On le lave, on le nourrit, on le baigne, on l'essuie... Qui ça « on » ? Cette mince lumière en sursis, là, dans le crâne; cette petite lanterne magique sur les parois... Et « on » se remet à ses inscriptions, graffitis, ratures, pattes de mouche, ailes de moustiques, lettres, syllabes, alphabet... Est-ce que ce n'est pas absurde ? »

Philippe Sollers, Lettres à Dominique Rollin, 1958-1980, Éditions Gallimard, 2018, p 272.